Un Paris disparu sous les pinceaux
Imaginez Paris au début du XXe siècle : les pavés luisants sous la pluie, les fiacres qui glissent sur les boulevards, les marchandes de fleurs sous les réverbères, les cafés enfumés où se mêlent artistes et ouvriers. Ce Paris-là, à la fois romantique et grouillant, c’est celui qu’Édouard Cortès a immortalisé comme personne. Pourtant, son nom reste moins célèbre que ceux de Monet ou Renoir. Pourquoi ce peintre, surnommé « le peintre de Paris », n’a-t-il pas la renommée qu’il mérite ? Et comment ses toiles, aujourd’hui recherchées par les collectionneurs du monde entier, ont-elles failli tomber dans l’oubli ?
L’héritier d’une dynastie d’artistes
Édouard Cortès naît en 1882 dans une famille d’artistes. Son père, Antonio Cortès, est un peintre espagnol renommé, spécialiste de scènes militaires. Son frère aîné, André, deviendra lui aussi artiste. Dès son plus jeune âge, Édouard baigne dans l’univers de la peinture. Mais contrairement à son père, il ne s’intéresse ni aux batailles ni aux grands sujets historiques. Non, ce qui le fascine, c’est la vie quotidienne, la lumière changeante sur les toits de Paris, les ombres des passants pressés, les reflets des vitrines.
À 17 ans, il expose pour la première fois au Salon des Artistes Français. La critique est unanime : son talent est indéniable. Pourtant, Cortès ne cherche pas la gloire. Il peint, encore et toujours, comme un ouvrier besogneux, produisant parfois plusieurs toiles par semaine. Son atelier ? Les rues de Paris, qu’il arpente inlassablement, croquis en main.

Le magicien de la lumière
Cortès a un don rare : il sait capturer l’âme d’une ville. Ses tableaux ne sont pas de simples représentations, ce sont des instantanés de vie. Il peint la gare Saint-Lazare sous la neige, les grands magasins illuminés pour Noël, les quais de la Seine au crépuscule. Ses scènes sont peuplées de petits métiers disparus – les ramoneurs, les marchands des quatre-saisons, les chiffonniers – et de femmes élégantes, pressées ou rêveuses, qui traversent ses compositions comme des silhouettes fugaces.
Ce qui frappe dans son œuvre, c’est la lumière. Cortès est un virtuose des effets atmosphériques. Il sait rendre la brume matinale, la douce lueur des lampes à gaz, les éclats du soleil sur les toits mouillés. Ses tableaux sont des symphonies de gris, de bleus et de jaunes pâles, où chaque détail compte.
Pourtant, à une époque où l’art moderne explose avec le cubisme et le surréalisme, Cortès reste fidèle à son style postimpressionniste. Est-ce cette fidélité qui l’a tenu à l’écart des projecteurs ?

L’oubli et la résurrection
Dans les années 1920 et 1930, Cortès connaît un certain succès. Ses toiles se vendent bien, notamment aux États-Unis, où les collectionneurs sont friands de ses vues parisiennes. Mais après la Seconde Guerre mondiale, son nom s’efface peu à peu. L’art abstrait domine, et les scènes réalistes de Cortès passent pour désuètes.
Il meurt en 1969, presque oublié. Pourtant, dans les greniers et les collections privées, ses toiles attendent leur heure. Dans les années 1980, des amateurs d’art redécouvrent son œuvre. Les prix s’envolent. Aujourd’hui, un Cortès peut se vendre plusieurs centaines de milliers d’euros.
Comment expliquer ce retour en grâce ? Peut-être parce que ses tableaux sont des machines à voyager dans le temps. Ils nous montrent un Paris qui n’existe plus, mais qui continue de faire rêver.
Le mystère cortès
Édouard Cortès est un peintre paradoxal. D’un côté, il est méticuleux, presque obsessionnel : il retouche sans cesse ses toiles, cherchant la perfection. De l’autre, il est discret, effacé, refusant les interviews et les mondanités. On sait peu de choses de sa vie privée. Il n’a laissé ni journal ni correspondance. Seules ses toiles parlent pour lui.
Et que nous disent-elles ? Qu’un artiste n’a pas besoin de révolutionner l’art pour être grand. Qu’il suffit parfois de regarder le monde avec amour et patience, de savoir capturer l’éphémère, de transformer un simple coin de rue en poésie.

Pourquoi Cortès nous touche encore
À l’ère des photos numériques et des filtres Instagram, l’œuvre de Cortès résonne étrangement. Ses tableaux nous rappellent que la beauté se cache dans les détails, dans les instants volés, dans la lumière qui danse sur les pavés.
Regardez La Place de la République un soir d’hiver ou Le Boulevard de la Madeleine sous la pluie : ces scènes, à la fois précises et oniriques, nous parlent de nostalgie, de mélancolie, mais aussi de la joie simple d’être vivant.
Cortès n’a pas cherché à choquer ou à innover. Il a simplement peint ce qu’il aimait. Et c’est peut-être pour cela que son œuvre nous émeut tant : parce qu’elle est sincère, parce qu’elle célèbre la vie dans ce qu’elle a de plus ordinaire et de plus précieux.
Et si Cortès était le dernier des impressionnistes ?
La prochaine fois que vous marcherez dans Paris, arrêtez-vous un instant. Observez la lumière sur les bâtiments, les reflets dans les flaques, les visages qui se croisent. Vous comprendrez alors pourquoi Édouard Cortès a passé sa vie à peindre la même ville, inlassablement. Parce que Paris, pour lui, n’était pas un décor, mais un personnage vivant, changeant, infini.
« Paris est une fête », écrivait Hemingway. Édouard Cortès, lui, en a fait un poème.
Et toi, quelle est ta rue, ton quartier, que tu aimerais voir immortalisé comme Cortès a su le faire pour Paris ? Un coin de Montmartre, une place de province, ou peut-être une ville lointaine ?


