Avec Kolkhoze, Emmanuel Carrère poursuit son exploration du « moi comme matériau narratif », mais en infléchissant radicalement sa méthode. Là où ses précédents livres (comme Yoga ou V13) jouaient parfois de l’exhibitionnisme ou de la provocation, Kolkhoze adopte un ton plus sobre, presque pudique. Le point de départ est simple : la mort de sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, académicienne et spécialiste de la Russie, en 2023. Mais plutôt que de livrer un portrait hagiographique ou un règlement de comptes, Carrère choisit de « faire kolkhoze » — expression familiale désignant ces nuits d’enfance où, malades, lui et ses sœurs dormaient entassés autour d’elle. Le titre même du livre, emprunté à ce rituel intime, annonce la couleur : il s’agit moins de conquérir le lecteur que de démêler, avec une lucidité sans complaisance, les fils emmêlés d’une mémoire familiale et historique.
Le roman s’organise en cercles concentriques, mêlant récits personnels, digressions politiques et réflexions sur l’acte d’écrire. Carrère y revisite l’histoire de ses ancêtres — une aristocrate germano-russe ruinée, un Géorgien bipolaire disparu à la Libération — et interroge l’héritage de cette Russie fantasmatique qui a façonné l’identité de sa mère, puis la sienne. Ce qui frappe, c’est l’équilibre entre distance et proximité : l’auteur ne blanchit pas Hélène Carrère d’Encausse (il évoque ses erreurs de jugement sur Poutine, sa complaisance envers certains régimes), mais il refuse aussi la cruauté gratuite. Le livre oscille ainsi entre hommage et examen de conscience, entre tendresse et lucidité, dessinant une « esthétique du remords apaisé » pour reprendre les mots de la critique.
L’intime et l’Histoire en miroir
Kolkhoze est bien plus qu’un simple récit familial : c’est une méditation sur la manière dont les grands drames du XXe siècle (la Révolution russe, la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide) se répercutent dans les vies individuelles. Carrère montre comment l’obsession russe de sa mère — à la fois héritage et construction intellectuelle — a modelé leur relation, entre fascination et rejet. Le livre alterne entre scènes domestiques (les « kolkhozes » de l’enfance, les tensions familiales) et fresques historiques, créant un effet de miroir entre le destin d’une femme exceptionnelle et les tourments d’un siècle.
Ce qui impressionne, c’est la manière dont Carrère évite les écueils du genre. Il ne tombe ni dans le misérabilisme ni dans l’autocélébration. Au contraire, il interroge sans relâche sa propre position d’écrivain : quel droit a-t-il à exposer ainsi la vie de ses proches ? Comment concilier loyauté filiale et honnêteté littéraire ? Ces questions, loin d’être abstraites, deviennent le cœur même du livre. Comme le note France Culture, Kolkhoze est « à la fois magistral et délicieux, romanesque et intimiste », car il parvient à faire de l’histoire des Carrère une métaphore des contradictions humaines — entre idéalisme et cynisme, entre fidélité et trahison.
Une écriture en mouvement
Stylistiquement, Kolkhoze confirme le talent de Carrère pour mêler les registres. Le texte avance par associations d’idées, par bonds en avant et en arrière, comme une pensée qui se cherche. Les chapitres, courts et thématiques, fonctionnent comme des instantanés : un souvenir d’enfance, une anecdote politique, une réflexion sur la mort. Cette structure éclatée pourrait sembler désordonnée, mais elle épouse en réalité le mouvement même de la mémoire — faîte de trous, de répétitions, de révélations soudaines.
Les critiques ont salué cette « narration immersive » (Infos-IT), soulignant que le livre « combine un portrait à la fois de la mère et de la femme, une partie de l’histoire du XXe siècle, et beaucoup d’émotion » (France Culture). Carrère réussit là où beaucoup échouent : transformer l’autofiction en un genre à la fois personnel et universel. Kolkhoze n’est pas seulement l’histoire d’une famille, mais une méditation sur ce que signifie « hériter » — d’un nom, d’une histoire, d’une culpabilité.
Verdict : Un livre de filiation et de loyauté, où l’éthique de l’autofiction est interrogée au moment même où elle est pratiquée. Kolkhoze est à la fois un vibrant hommage et un exercice de lucidité, qui confirme Carrère comme l’un des grands explorateurs contemporains des zones grises de l’âme humaine.



