Frankenstein : un blockbuster qui fait parler autant les yeux que le cerveau, et qui offre déjà matière à thèses, débats et interprétations. Un monstre de cinéma, oui mais qui ouvre les bras avant de montrer les dents.
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Titre : Frankenstein
Réalisation / Scénario : Guillermo del Toro
Année de sortie : 2025
Diffusion : Netflix (sortie France : 7 novembre 2025)
Nationalité :
Film américain (réalisateur mexicain, production pour Netflix)
Genre :
Fantastique gothique, drame, science-fiction
Durée :
150 minutes (2h30 environ)
Budget estimé :
Environ 120 millions de dollars
Acteurs principaux :
- Oscar Isaac : Victor Frankenstein
- Jacob Elordi : la Créature
- Mia Goth : Elizabeth / Claire Frankenstein
- Christoph Waltz
- Charles Dance
- Felix Kammerer
- David Bradley
- Lars Mikkelsen
- Christian Convery
Musique : Alexandre Desplat
Direction de la photographie : Dan Laustsen
Un vieux fantasme de cinéaste enfin réveillé
Del Toro a toujours filmé les monstres comme des êtres blessés plutôt que comme des attractions de foire. Ici, il remonte à la matrice : le roman de Mary Shelley. Victor Frankenstein, jeune médecin brillant, issu d’une famille aisée et corsetée, décide de vaincre la mort elle-même en assemblant un corps à partir de morceaux de cadavres. Dans un laboratoire qui ressemble autant à une crypte qu’à une usine, un éclair, quelques leviers… et une Créature ouvre les yeux.
Le film ne s’arrête pas à ce moment iconique. C’est même là qu’il commence vraiment. Del Toro s’installe dans la relation toxique entre le créateur et sa création. Victor apparaît comme un fils façonné par un père autoritaire, qui reproduit à son tour les mêmes mécanismes de domination et de fuite. La Créature, elle, est un enfant projeté dans un monde hostile, sans mode d’emploi, condamné à payer pour les erreurs de son “père”.
Ce qui frappe, c’est la manière dont le film assume son romantisme : on est moins dans la science-fiction froide que dans la tragédie familiale. Les grandes scènes clés – la fuite de la Créature, le drame lors d’un bal, la course dans les glaces – sont toujours doublées d’un enjeu affectif. On sent que Del Toro se moque un peu du “comment” scientifique et se concentre sur le “pourquoi” émotionnel.
Une symphonie visuelle gothique
Visuellement, c’est un festin. La photographie compose des tableaux gothiques à la chaîne : silhouettes découpées dans des escaliers en colimaçon, fumées qui rampent dans les couloirs, éclats de lumière sur des murs couverts de tableaux de famille accusateurs. Les intérieurs vibrent de dorures abîmées, de boiseries sombres et de velours étouffants. Les extérieurs, eux, ouvrent l’horizon : montagnes enneigées, lacs brumeux, banquise crevassée où un homme et son monstre se poursuivent jusqu’à l’épuisement.
Ce qui impressionne, c’est à quel point tout semble “physique”. Les décors, manifestement construits plutôt que strictement numériques, ont une présence presque tactile. On sent le poids des portes, la rugosité des pierres, l’humidité des amphithéâtres de médecine. Del Toro filme les lieux comme des personnages : la maison familiale, trop grande, est un ventre qui digère mal ses habitants ; le laboratoire, vertical, est un clocher hérissé de machines, où la science flirte avec le sacré.
La Créature, évidemment, est au centre du dispositif visuel. Loin du cliché à gros boulons, elle prend la forme d’un corps en puzzle, cicatrices asymétriques, peau presque minérale, silhouette à la fois massive et fragile. On a parfois l’impression de voir une statue ressuscitée, un morceau de cathédrale qui s’est mis à bouger. Del Toro la filme souvent isolée dans le cadre, toute petite au milieu d’une architecture gigantesque, puis tout à coup en gros plan, jusqu’à ce que l’on ne voie plus que les micro-expressions d’un visage qui découvre la honte, le désir, la rage.
Les effets spéciaux restent étonnamment discrets pour une production de cette ampleur. Le numérique vient prolonger des maquillages et des prothèses, accentuer la tempête, la neige, la violence des éléments, mais l’ensemble garde un grain organique. On est loin des images trop lisses qui rendent certains blockbusters interchangeables : ici, la patine visuelle compte autant que le spectacle.
Une relecture très personnelle de Mary Shelley
Del Toro revendique sa fidélité au roman tout en s’autorisant des libertés ciblées. On retrouve les grands jalons du texte de Mary Shelley : le récit encadré par une expédition dans les glaces, la confession de Victor, puis la parole donnée à la Créature, qui raconte ses années d’errance et de rejet. Mais le film redistribue les priorités.
D’abord, la dimension familiale est amplifiée. Là où le roman suggère surtout un contexte social et moral, le film creuse les blessures intimes : le rapport au père, la place dans la fratrie, le poids des attentes. Victor n’est plus seulement un scientifique trop ambitieux, mais un fils brisé qui croit pouvoir réparer sa propre douleur en triomphant de la mort.
Ensuite, l’empathie envers la Créature est portée à son maximum. Del Toro lui laisse le temps d’apprendre, de se tromper, de se heurter à des humains tour à tour fasciné·e·s, terrorisé·e·s ou cruels. Certaines scènes, notamment autour d’un personnage aveugle qui l’accueille sans peur, comptent parmi les plus belles du film : soudain, le monstre cesse d’être une aberration et devient un miroir, dans lequel se reflète la pire part de l’humanité – mais aussi la meilleure.
Enfin, le final s’autorise une inflexion plus lumineuse que celui du roman. Sans dévoiler tous les détails, disons simplement qu’au lieu d’un pur gouffre de désespoir, le film laisse filtrer l’idée que le cycle de la violence peut, peut-être, être brisé. Pas par magie, pas sans dégâts, mais par un geste de reconnaissance tardif. Certains spectateurs pourront y voir une “douceur” excessive ; de notre côté, on trouve ce choix profondément cohérent avec tout ce que Del Toro raconte depuis le début de sa carrière.

Un grand cœur, quelques lourdeurs
Est-ce un film parfait ? Non, et c’est aussi ce qui le rend attachant. La première partie prend son temps, parfois un peu trop : enfance de Victor, étude, drames familiaux, la mise en place est généreuse, au risque de diluer l’urgence. Del Toro veut tout installer – le père, la fratrie, les conventions sociales, les obsessions scientifiques – et certains spectateurs pourraient trouver l’entrée en matière un peu pesante.
Le film souffre aussi, par moments, de son appétit thématique. Il veut parler de la science sans conscience, de la violence parentale, de la différence, du désir, de la religion, de la classe sociale… Tout est là, souvent de façon passionnante, mais parfois au prix de quelques monologues explicatifs où l’on sent l’auteur en train de souligner ses propres intentions. Quand le cinéma est si fort dans les gestes, les décors, les regards, on aurait aimé que certains discours soient un peu moins écrits au marqueur.
Reste que, malgré ces excès, on se laisse emporter. La mise en scène sait trouver des respirations : moments de pure tendresse, touches d’humour macabre, instants suspendus où le monstre découvre un livre, un morceau de musique, un simple rayon de soleil sur sa peau. On sort du film avec la sensation d’avoir vraiment rencontré quelqu’un, cette Créature que le monde refuse de nommer autrement que “monstre”.
Verdict
Au final, ce Frankenstein version Netflix ressemble à sa Créature : composite, parfois bancal, cousu de morceaux disparates, mais animé par une énergie singulière, impossible à réduire à une formule. C’est un film de plateau de streaming qui pense encore comme un film de salle, un blockbuster qui assume d’être à la fois gothique, romantique, philosophique et franchement mélodramatique.
On peut lui reprocher ses longueurs, ses symboles un peu appuyés et sa volonté de tout embrasser. Mais on aurait tort d’ignorer ce qu’il réussit magnifiquement : redonner à Frankenstein sa charge émotionnelle, rappeler que le véritable cauchemar n’est pas la créature, mais le regard que nous posons sur elle, et offrir, dans un paysage saturé d’images jetables, un objet de cinéma qui se risque à la démesure.
Pour nous, la recommandation est simple : regardez-le. Non pas pour cocher le dernier “contenu” tendance, mais pour accepter une proposition de cinéma entière, généreuse, parfois maladroite, souvent bouleversante. Un monstre de film, oui. Mais un monstre qui a beaucoup de choses à nous apprendre sur ce que signifie être humain.


