Adélaïde de Clermont-Tonnerre ose un pari littéraire audacieux : redonner chair à Milady, ce personnage diabolisé par Dumas, en en faisant une figure complexe, tourmentée, profondément humaine. Je voulais vivre n’est pas une simple réécriture, mais une réhabilitation. Milady n’y est plus la manipulatrice sans cœur des Trois Mousquetaires, mais une femme en lutte permanente contre les carcans d’une société qui la rejette. Le roman transforme le monstre en victime, puis en combattante, ferraillant contre les hommes et le destin avec une rage qui force l’admiration. L’autrice réussit là où d’autres auraient pu échouer : elle évite le piège de la nostalgie romantique pour offrir une interprétation moderne, où la résilience le dispute à la vengeance.
Ce qui frappe, c’est la vitalité du personnage. Milady n’est plus un symbole, mais une femme de chair et de sang, marquée par des drames précoces, contrainte de se battre pour exister dans un monde qui ne lui laisse aucune place. Le roman en fait une héroïne tragique, dont les choix — même les plus sombres — deviennent compréhensibles, presque nécessaires. Une figure de résistance, bien plus subversive que le portrait original.
Une fresque historique qui pulse
Le livre se déploie comme une épopée, mêlant aventure, drame et quête identitaire. L’époque, les lieux, les traumatismes servent de toile de fond à une course effrénée vers la liberté. L’immersion est totale : le lecteur est emporté dans les intrigues de la cour, les complots, les fuites, les trahisons. L’autrice manie avec brio les ressorts du roman d’aventure, tout en y greffant une dimension intime et psychologique. Les scènes d’action alternent avec des moments de doute, de colère, de vulnérabilité, créant un rythme qui captive sans relâche.
Pourtant, cette alternance entre extériorité et introspection peut parfois désorienter. Certains passages, plus contemplatifs, ralentissent l’élan du récit, comme si le roman hésitait entre le frisson de l’aventure et la profondeur de l’analyse. Mais c’est aussi ce qui en fait la richesse : Milady n’est pas qu’une épée ou un déguisement, c’est une conscience en révolte.
Un style qui séduit sans forcer
L’écriture d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre est fluide, accessible, presque cinématographique. Elle rend le récit immédiat, même pour ceux qui ne connaissent pas l’œuvre originale. Le danger, avec un tel héritage littéraire, était de s’enliser dans les références ou les clichés. Or, le texte évite cet écueil en recentrant tout sur l’émotion, sur la voix de Milady. Le lecteur s’attache à elle, souffre avec elle, espère avec elle.
Cependant, cette réécriture exige un certain abandon : il faut accepter de voir Milady autrement, accepter que son histoire soit réinventée. Ceux qui s’accrochent à l’image d’Épinal pourraient être déstabilisés. Le roman prend des libertés, et c’est tant mieux — mais cela suppose une adhésion au projet de l’autrice.
Un roman qui interroge l’héritage littéraire
Je voulais vivre ne se contente pas de raconter une vie, il questionne la façon dont la littérature a façonné les figures féminines. Milady n’est plus un faire-valoir pour d’Artagnan et ses comparses ; elle devient le sujet de sa propre histoire. Le livre pose une question essentielle : et si les « méchantes » n’étaient que des femmes ayant refusé de se soumettre ?
Si certains pourront regretter un équilibre inégal entre action et réflexion, ou une symbolique parfois trop appuyée, le roman reste une réussite. Il redonne à Milady ce qu’on lui avait toujours refusé : une voix, une complexité, une humanité. Une lecture qui électrise, qui fait réfléchir, et qui, surtout, donne envie de se battre. Comme son héroïne.



