L’Afrique n’a pas attendu l’arrivée des navires européens pour développer une spiritualité complexe, riche et structurée. Contrairement aux idées reçues longtemps véhiculées par une vision eurocentriste, l’Afrique précoloniale n’était pas une terre de “chaos païen”, mais un continent où le sacré et le profane s’entremêlaient pour former le socle de la société.
Pour comprendre l’identité africaine contemporaine, il est impératif d’explorer ce qu’étaient ces religions ancestrales avant le choc colonial, et d’analyser comment elles ont survécu, muté ou résisté face à l’imposition du christianisme et de l’administration occidentale.
I. La cosmogonie africaine : un monde sans “religion” ?
Il est paradoxal de parler de “religion” pour l’Afrique ancienne. Dans la pensée occidentale, la religion est une catégorie séparée de la vie (on va à l’église le dimanche, on travaille le lundi). En Afrique subsaharienne traditionnelle, cette distinction n’existait pas. La spiritualité était holistique : elle imprégnait l’agriculture, la médecine, la guerre, la justice et la naissance. Vivre, c’était être religieux.
Bien qu’il existe des milliers d’ethnies (Yoruba, Baoulé, Zoulou, Dogon, etc.), un socle commun, souvent appelé le “paradigme vitaliste africain”, unifie ces croyances.
1. Le Dieu suprême : présent mais lointain
Contrairement au polythéisme gréco-romain, la grande majorité des religions africaines sont techniquement monothéistes ou hénotéistes. Elles reconnaissent un Créateur unique, source de toute vie.
- Olodumare chez les Yoruba (Nigeria/Bénin).
- Mawu chez les Ewe/Fon (Togo/Bénin).
- Amma chez les Dogon (Mali).
- Nzambi ou Nyame dans les cultures bantoues.
Cependant, ce Dieu est souvent perçu comme un Deus Otiosus (un Dieu oisif ou retiré). Ayant créé le monde et l’ayant doté de sa force vitale, il s’est éloigné des affaires humaines. Il est trop immense pour être dérangé par les soucis quotidiens. C’est pourquoi il y a peu de temples ou de prières directes adressés au Dieu suprême.
2. La force vitale (le dynamisme)
Au cœur de la pensée ancestrale se trouve la notion de force vitale. Tout être (humain, animal, plante, pierre) possède une énergie. L’éthique africaine consiste à préserver et renforcer cette force vitale. Le mal, la maladie ou le malheur sont perçus comme une diminution de cette force, souvent causée par un déséquilibre spirituel ou une malveillance (sorcellerie).
II. Les piliers du culte ancestral
Puisque le Dieu suprême est lointain, la vie religieuse s’organise autour d’intermédiaires spirituels qui sont accessibles et actifs.
1. Le culte des ancêtres : les “morts-vivants”
C’est sans doute le trait le plus partagé du continent. La mort n’est pas une fin, mais un changement d’état. Tant qu’un défunt est souvenu par les vivants, il devient un Ancêtre, un “mort-vivant” (selon l’expression du théologien John Mbiti).
- Rôle : Les ancêtres sont les gardiens de la morale et de la propriété familiale. Ils intercèdent auprès de Dieu pour obtenir la pluie, la santé et la fertilité.
- Rituels : On leur offre des libations (verser de l’eau ou de l’alcool au sol) et de la nourriture pour maintenir le lien. Négliger les ancêtres, c’est s’exposer à leur colère (maladie, infortune).
2. L’animisme et les esprits de la nature
Le terme “animisme” a souvent été utilisé de manière péjorative, mais il décrit une réalité profonde : la nature est vivante. Des esprits résident dans les montagnes, les rivières, le tonnerre ou la forêt. L’homme ne domine pas la nature (comme dans la Genèse biblique) ; il doit négocier avec elle.
- Exemple : Le Shango (dieu du tonnerre) chez les Yoruba ou les génies des eaux (Mami Wata) sur les côtes atlantiques.
3. L’initiation comme ciment social
La transmission de la religion ne se faisait pas par des livres saints, mais par l’initiation. Les rites de passage (naissance, puberté, mariage, mort) marquaient l’intégration de l’individu dans la communauté et le monde spirituel.
- Les sociétés secrètes (comme le Poro en Afrique de l’Ouest) enseignaient aux jeunes les mythes, les lois, les plantes médicinales et le langage des esprits.
III. La colonisation : la mission civilisatrice et l’évangélisation
La colonisation, débutant véritablement avec la conférence de Berlin (1884-1885), a bouleversé cet équilibre millénaire. La conquête n’était pas seulement militaire et économique, elle était idéologique.
1. L’école et la croix
Les missionnaires chrétiens ont souvent précédé les administrateurs. Ils ont apporté l’éducation et la médecine moderne, mais ces bienfaits étaient indissociables de la conversion.
- La stratégie de la table rase : Pour devenir “civilisé”, l’Africain devait souvent renoncer à ses “fétiches”. L’école coloniale enseignait que les croyances ancestrales étaient des superstitions primitives.
- L’attrait du pouvoir : Le Dieu des Blancs semblait militairement et technologiquement plus puissant. Se convertir était aussi, pour beaucoup, une stratégie de survie sociale et d’ascension dans la nouvelle hiérarchie coloniale.
2. La diabolisation de l’univers africain
C’est ici que la rupture fut la plus importante. Les concepts occidentaux manichéens (Bien vs Mal, Dieu vs Diable) ont parfois été appliqués sur une réalité africaine plus nuancée.
- Les ancêtres vénérés sont devenus des “démons”.
- Les esprits de la nature ont été classés comme de la “sorcellerie”.
- Les objets de culte (masques, statuettes) ont été soit brûlés lors d’autodafés, soit volés pour remplir les musées ethnographiques européens, privant les communautés de leurs supports spirituels.
Tout ceci est bien sûr à nuancer selon l’occupant qui trouvait parfois beaucoup d’exautisme en ces croyances et cherhait à les préserver.

IV. Résistance, adaptation et réalité actuelle
La colonisation a-t-elle effacé les religions ancestrales ? Absolument pas. Elle les a forcées à se transformer.
1. Le syncrétisme religieux
C’est le phénomène majeur de l’Afrique post-coloniale. Les Africains ont “africanisé” le christianisme et l’islam.
- Un individu peut aller à la messe le dimanche matin, mais consulter un nganga (guérisseur) le soir si son enfant est malade, car il considère que la médecine occidentale soigne le corps, mais que la tradition soigne la cause spirituelle (le “pourquoi moi ?”).
- Au Brésil et en Haïti, les esclaves déportés ont caché leurs dieux africains (Orishas, Loas) derrière les images des Saints catholiques, créant le Candomblé et le Vaudou.
2. Les églises indépendantes (prophétisme)
En réaction aux églises coloniales, des prophètes africains ont fondé leurs propres mouvements. Ils ont gardé la Bible mais réintégré la transe, la guérison, la protection contre la sorcellerie et le culte des ancêtres.
- Le kimbanguisme (Simon Kimbangu au Congo belge) est l’exemple le plus frappant. Perçu comme une menace politique par le colonisateur, ce mouvement religieux est devenu un vecteur de nationalisme et de résistance.
3. La renaissance actuelle
Aujourd’hui, on assiste à un mouvement de “retour aux sources” (kémitisme, renaissance africaine). De plus en plus d’Africains revendiquent leur héritage spirituel sans honte. Au Bénin, le Vaudou est reconnu comme religion d’État, célébré chaque 10 janvier, montrant que la tradition peut coexister avec la modernité.
Synthèse : le tableau comparatif
Pour visualiser l’ampleur des changements opérés par la période coloniale, voici un récapitulatif des ruptures et des continuités.
| Aspect | Avant la colonisation (tradition) | Pendant/après colonisation (modernité) |
| Concept du divin | Dieu suprême lointain + Intermédiaires actifs (Ancêtres, Esprits). | Monothéisme exclusif (Dieu jaloux). Rejet des intermédiaires traditionnels. |
| Lieu de culte | La nature (bois sacré, rivière), l’autel domestique familial. | Le bâtiment spécifique (Église, Mosquée, Temple). |
| Transmission | Oralité : Mythes, contes, initiations secrètes. | Écriture : Religion du Livre (Bible, Coran), catéchisme. |
| Relation au monde | Holistique : Pas de séparation entre sacré et profane. La religion est sociale. | Séculaire : Tentative de séparation religion/état (bien que floue en pratique). |
| Autorité | Le roi ou le chef de terre est aussi le chef religieux. | Perte du pouvoir spirituel des chefs traditionnels au profit du Prêtre/Imam. |
| Santé | Médecine et spiritualité liées (guérisseur). | Séparation : Médecine à l’hôpital, prière à l’église. |
Références bibliographiques majeures
Pour aller plus loin, voici deux ouvrages fondamentaux qui font autorité sur ce sujet :
1. Religions et philosophie africaines – John S. Mbiti (1969)

C’est le classique absolu. John Mbiti, théologien kenyan, a été l’un des premiers à théoriser et à mettre par écrit les structures communes des religions africaines pour un public académique.
- Pourquoi le lire : C’est dans ce livre que Mbiti développe le concept crucial de “morts-vivants” (les ancêtres) et explique la conception africaine du temps, qui est plus cyclique et tournée vers le présent que vers un futur lointain. Il démonte l’idée que les Africains “n’avaient pas de religion”.
2. Aspects de la civilisation africaine – Amadou Hampâté Bâ (1972)
Surnommé le “sage de l’Afrique”, Hampâté Bâ est célèbre pour sa phrase : “En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.”
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Pourquoi le lire : Contrairement à une étude théologique sèche, ce livre offre une vision de l’intérieur. Il y explique avec poésie et clarté l’importance de l’initiation, de la parole sacrée et du respect de la nature dans la tradition ouest-africaine (Peul, Bambara). C’est un ouvrage très accessible pour comprendre “l’esprit” de la tradition.



