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    Séverine Cressan – Nourrices : une ode charnelle aux invisibles de l’Histoire

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    Un roman qui redonne corps à l’oubli

    Avec Nourrices, Séverine Cressan s’empare d’un sujet à la fois intime et politique : celui de ces femmes, souvent paysannes, qui louaient leur lait aux familles bourgeoises du XIXe siècle. Loins des traités historiques ou des essais sociologiques, le roman plonge le lecteur dans l’épaisseur sensorielle de ces vies — les odeurs de lait caillé, la fatigue des corps, la chaleur des peaux, mais aussi la violence d’un système où la maternité devient marchandise. Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont Cressan restitue cette réalité avec une écriture à la fois ample et incarnée, où chaque détail compte : le geste de l’allaitement, la rudesse des mains, le silence des nuits passées à veiller sur des enfants qui ne sont pas les siens.

    Le roman n’est pas un plaidoyer, mais une immersion. Il ne se contente pas de décrire une pratique sociale, il en fait ressentir les contradictions : la tendresse mêlée à l’exploitation, la solidarité entre femmes brisée par la concurrence, la dignité préservée malgré l’humiliation. Cressan évite soigneusement le piège du misérabilisme ou du roman à thèse. Au contraire, elle choisit de montrer plutôt que de dire, de suggérer plutôt que d’asséner. Les personnages — Sylvaine, la nourrice aux mains calleuses, la mère bourgeoise qui confit son enfant, le « meneur » qui négocie les corps — sont saisis dans leur complexité, sans jamais être réduits à leur fonction sociale. Le lait, « liquide vital », devient le symbole d’un lien à la fois nourricier et aliénant, un fil qui unit et qui enchaîne.

    Une écriture sensorielle et politique

    L’écriture de Séverine Cressan est d’une précision rare. Elle est à la fois charnelle et poétique, capable de décrire la « viscosité » du lait qui coule ou la « pesanteur » d’un sein gonflé de fatigue avec une justesse qui touche au viscéral. Les critiques soulignent cette « langue sensuelle » (Babelio), cette capacité à « explorer la maternité, la marchandisation du corps féminin et la puissance des liens invisibles » sans jamais tomber dans le pathos. Le roman alterne entre les voix des nourrices et celles des mères bourgeoises, créant un choral où chaque femme, malgré sa position, est à la fois victime et actrice d’un système qui la dépasse.

    Ce qui rend Nourrices si percutant, c’est cette tension permanente entre l’intime et le collectif. Cressan ne se contente pas de raconter des destins individuels : elle révèle une mécanique sociale, une « économie » de l’exploitation, où les corps des femmes deviennent des outils de survie — pour elles-mêmes comme pour leurs familles. Comme le note Benzine Magazine, le roman « parle à merveille du corps féminin : de son animalité viscérale sublimée lors des scènes d’allaitement, de l’attachement instinctif à son enfant qui ne naît pas chez toutes les femmes, du corps allaitant exploité par des hommes cupides ». Pourtant, malgré la dureté du sujet, le texte respire l’humanité. Les nourrices ne sont pas des victimes passives : elles résistent, elles s’organisent, elles préservent des lambeaux de dignité dans un monde qui les nie.

    Un premier roman d’une maturité rare

    Pour un premier livre, Nourrices frappe par son aisance narrative et sa maîtrise formelle. Séverine Cressan évite les écueils du roman historique ou du réalisme social pesant. Son récit, « entrecoupé par la voix bouleversante de la mère du nourrisson abandonné » (Babelio), joue sur les ellipses et les silences, laissant au lecteur le soin de combler les blancs. Les critiques sont unanimes : « Un premier roman très réussi » (Benzine Magazine), « une écriture évocatrice et poétique » (Les Chroniques de Koryfée), « un incontournable de la rentrée littéraire » (Aude Bouquine).

    Séverine Cressan - Nourrices

    À travers le destin de Sylvaine et d’autres femmes, *Nourrices* plonge dans l’univers méconnu de ces mères de substitution, piliers invisibles d’une économie rurale où le lait maternel se monnayait comme une ressource vitale. Quand Sylvaine découvre un bébé abandonné en forêt, accompagné d’un carnet révélant son histoire, elle bascule dans un dilemme déchirant : remplacer l’enfant mort qu’elle nourrissait, ou affronter les conséquences d’un système qui broie les vies au nom de la survie.

    Le livre interroge, sans jamais moraliser, la frontière entre don et exploitation, entre amour et transaction. En donnant la parole à ces femmes invisibles, Cressan ne se contente pas de restaurer une mémoire sociale : elle pose une question toujours actuelle, celle de la délégation du care, de l’externalisation des tâches maternelles, et des inégalités qui en découlent. Nourrices est bien plus qu’un roman sur le passé : c’est un miroir tendu à notre présent, où les formes de servitude ont changé de visage, mais pas de nature.

    Verdict : Un texte charnel et politique, où la beauté de l’écriture le dispute à la force du propos. Séverine Cressan impose une voix littéraire singulière, féministe et profondément humaine, qui redonne voix aux oubliées de l’Histoire tout en interrogeant les continuités de l’oppression.