Au premier regard, on voit surtout les cicatrices. Celles qui couvrent le visage et les mains de cet artiste chinois, connu sous le pseudonyme de Shaoshang Xiao Ge – littéralement, “le petit frère brûlé”. Puis l’œil se déplace vers ce qu’il est en train de faire : devant lui, une plaque de verre coloré, un petit marteau, une fine pointe en acier. Il tapote, frappe, piquette, mille fois, dix mille fois. Peu à peu, un visage apparaît – d’une précision presque photographique.
Ce paradoxe-là – un corps marqué à vie qui sculpte la lumière dans un matériau fragile – suffit à expliquer pourquoi ses vidéos d’atelier font aujourd’hui le tour du monde. Mais derrière le buzz se dessine surtout une pratique fascinante, à la croisée de l’art, de l’artisanat et de la résilience.
Un pseudonyme comme manifeste
On sait finalement peu de choses très précises sur l’homme derrière le surnom. Ce que les images donnent à voir, c’est un survivant de graves brûlures, dont le visage et les mains portent les traces d’un accident ancien. Les textes qui accompagnent ses vidéos le présentent explicitement comme un homme ayant “transformé ses cicatrices en art”, un rescapé qui a trouvé dans la création une manière de se reconstruire et de se rendre utile.
Son nom d’artiste, en chinois 烧伤小哥, annonce la couleur : il fait de son histoire personnelle un élément central de son identité publique. Sur certains comptes, il est même appelé “Shaoshang Xiao Ge – maître du patrimoine immatériel”, clin d’œil à une forme d’art verrier associée au patrimoine culturel immatériel en Chine.
Là où beaucoup de récits “inspirants” se contentent d’une rhétorique vaguement motivante, son travail, lui, matérialise littéralement cette phrase qu’on lit souvent dans les légendes : chaque coup de marteau devient une petite victoire sur le destin, chaque impact sur le verre répond à une cicatrice sur la peau.
Le marteau comme pinceau, le verre comme toile
La technique qu’il pratique est souvent désignée, en anglais, comme glass-point painting – qu’on pourrait traduire, en français, par peinture au point sur verre. Le principe est d’une simplicité désarmante : une plaque de verre coloré, un petit marteau, une pointe d’acier.
L’artiste commence par fixer la plaque sur un support stable. Il ne “dessine” pas à proprement parler : il éclate et griffe la surface du verre par micro-impacts. Chaque petit coup arrache un éclat, blanchit la matière, crée une nuance plus claire. Mille coups pour une pommette, autant pour un pli de paupière ou une mèche de cheveux. De loin, on croit voir un dessin au crayon ; de près, ce ne sont que des éclats, des éclats et encore des éclats.
On est à mi-chemin entre la gravure et le pointillisme : le noir et la couleur viennent du verre lui-même, la lumière se charge du reste. Placé devant une source lumineuse, le portrait semble se réveiller ; le jeu des nuances dépend de l’angle, de l’intensité, de ce qui passe derrière la plaque.
Cette lenteur méthodique va à rebours de la vitesse des images numériques. Là où un logiciel peut générer un portrait en quelques secondes, Shaoshang Xiao Ge passe des heures, parfois des jours, sur un seul visage. Les vidéos qui le montrent à l’œuvre insistent sur ce contraste : on y voit la répétition des gestes, le son sec du marteau, la concentration dans le regard – autant de choses qu’aucun filtre ne peut simuler.
Une technique entre artisanat et patrimoine
Le travail de Shaoshang Xiao Ge n’est pas sorti de nulle part. En Chine, il s’inscrit dans la continuité d’un savoir-faire verrier où l’on “dessine” en attaquant la surface du verre – une pratique répertoriée comme patrimoine culturel immatériel dans certaines régions, notamment autour de Nantong. Des descriptions de cette technique, appelées là-bas glass-point painting, la présentent comme un artisanat délicat, transmis de maître à élève, où chaque pièce nécessite des milliers de coups de pointe.
La particularité de Shaoshang Xiao Ge, c’est de faire sortir ce geste de l’atelier pour le propulser dans l’écosystème ultra-contemporain des vidéos courtes. Ses œuvres ne sont pas seulement destinées à un mur de salon ou à une vitrine de boutique : elles vivent aussi, et peut-être d’abord, à travers des séquences où l’on voit la main au travail, le verre qui tressaute, le portrait qui émerge lentement d’une surface opaque.
Dans les textes qui présentent son travail, il est souvent question de “préserver et transmettre un art traditionnel” tout en le rendant accessible à un public qui, pour la plupart, ne mettra jamais les pieds dans un musée chinois. Il devient ainsi un passeur : un pied dans la culture artisanale locale, l’autre dans la culture globale de l’écran.
Portraits pour les vivants et les disparus
Que représente-t-il ? Surtout des visages : couples, parents, grands-parents, acteurs connus, parfois enfants. Dans certaines vidéos, on le voit recevoir une simple photo – parfois la seule photo existante d’un proche décédé – et la transformer en portrait sur verre. L’une d’elles raconte par exemple l’histoire d’un homme souhaitant immortaliser sa grand-mère disparue à partir d’une vieille image : l’artiste transpose les traits sur le verre, coup par coup, jusqu’à rendre à cette figure une présence presque tactile.
Il ne s’agit pas de réalisme froid. Les portraits jouent souvent sur une forme de douceur : sourires discrets, regards légèrement baissés, aura lumineuse autour du visage. Le verre, en laissant passer la lumière, donne à ces images un côté votif : on pense aux portraits funéraires, aux ex-voto, aux petites icônes qu’on garde près de soi.
Là encore, son propre corps entre dans l’équation. Un homme marqué par le feu, sculptant avec patience le visage de quelqu’un qu’il n’a pas connu, à partir d’une image minuscule : il y a là une sorte de solidarité silencieuse entre les blessés de la vie. Le geste artisanal devient une forme de rituel : chaque impact sur le verre répond à une absence, une douleur, une mémoire.
La lenteur comme résistance
Le succès de Shaoshang Xiao Ge tient aussi au rythme de son travail. Dans un univers numérique saturé de contenus instantanés, ses vidéos montrent exactement l’inverse : la répétition patiente, le temps long, la fatigue du poignet. On y voit l’œuvre avancer de quelques millimètres, puis s’arrêter, puis reprendre. Rien ne “charge” automatiquement : tout doit être gagné.
Cette lenteur a quelque chose de politique, même s’il ne la revendique pas forcément comme telle. Là où l’imagerie générée par ordinateur efface la main, lui met la main au centre. Là où l’on parle d’“optimiser” la production d’images, lui choisit une méthode où chaque coup de marteau compte, où la moindre erreur peut briser la plaque entière.
C’est peut-être ce qui touche tant de spectateurs et spectatrices : derrière le spectaculaire des portraits finis, on ressent la somme des risques et des efforts. Un portrait en verre, chez lui, n’est pas qu’une image de plus ; c’est un petit concentré de temps, de bruit, de concentration – un objet qui résiste à la logique du “swipe”.
Fragilité, lumière, résilience
Difficile de ne pas voir dans le verre le matériau idéal pour raconter une histoire de survie. C’est fragile, cassant, mais aussi tranchant, dangereux, capable de blessures profondes. Chez Shaoshang Xiao Ge, le verre est à la fois ce qui pourrait le blesser encore – les éclats volent, la surface se fissure – et ce qu’il maîtrise au point d’en faire un médium de douceur.
Les portraits qu’il crée sont littéralement faits de micro-fractures : autant de lignes fragiles qui, vues de loin, composent un visage harmonieux. Le geste dit quelque chose de puissant : ce qui est fissuré n’est pas forcément détruit ; ce qui est ébréché peut devenir plus expressif encore. En cela, son art parle bien au-delà de sa propre biographie.
On pourrait bien sûr s’arrêter à l’étiquette “inspirant”, tellement facile dans ce genre de récit. Ce serait passer à côté de la vraie force de son travail : la façon dont il articule corps blessé, technique traditionnelle et circulation numérique. Shaoshang Xiao Ge n’est ni un simple “héros du quotidien” ni un pur virtuose : il est l’un de ces artistes qui montrent, très concrètement, comment un geste ancestral peut trouver sa place dans le paysage visuel du XXIᵉ siècle.
Pour un magazine culturel comme le vôtre, il incarne une figure précieuse : celle de l’artisan contemporain, qui ne renonce ni à la lenteur, ni à la beauté, ni à l’épaisseur des histoires personnelles. Ses portraits en verre ne sont pas seulement beaux à regarder ; ils rappellent que, parfois, le plus fragile des matériaux peut porter les récits les plus solides.
Sources (pour vous, à ne pas publier telles quelles dans le magazine) :
informations tirées de descriptions de vidéos et de pages présentant l’artiste sous le nom 烧伤小哥会非遗 / Shaoshang Xiao Ge, notamment sur des plateformes de vidéos courtes et des comptes qui détaillent sa technique de glass-point painting et son statut de survivant de brûlures.
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