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    Une bataille après l’autre : le grand PTA en mode blockbuster… mais avec du venin sous le vernis

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    Avec Une bataille après l’autre, Paul Thomas Anderson branche un thriller d’action sous haute tension sur une comédie noire acide, et transforme la fuite d’un père en grand huit politique.

    🗃️ Fiche du film – Une bataille après l’autre

    Cliquez pour voir la fiche
    • Réalisation / scénario : Paul Thomas Anderson
    • Acteurs : Leonardo DiCaprio, Sean Penn, Benicio del Toro, Regina Hall, Teyana Taylor, Chase Infiniti
    • Musique : Jonny Greenwood
    • Image : Michael Bauman
    • Durée : 2h41 (162 min)
    • Budget : estimé entre 130 et 175 M$ (film le plus “gros” de PTA à ce jour)
    • Inspiration : librement inspiré de Vineland (Thomas Pynchon)
    • Genre : comédie noire + thriller d’action, avec un nerf de satire politique
    Paul Thomas Anderson qui débarque sur le terrain de l’action à gros budget, c’est déjà un événement. Mais Une bataille après l’autre ne se contente pas d’être “PTA qui fait boum-boum” : c’est un film qui a faim. Faim de vitesse, de chaos, d’absurde, de tragédie intime, de politique qui colle aux semelles, et surtout faim de cinéma — celui qui te fait rire nerveusement juste avant de te serrer la gorge.

    Le pitch pourrait tenir sur un ticket de caisse : Bob Ferguson (Leonardo DiCaprio), ex-révolutionnaire rangé (enfin… “rangé”), doit replonger quand un vieil ennemi réapparaît et que sa fille devient la cible. Sauf que PTA n’a jamais raconté une histoire en ligne droite. Il t’embarque dans un récit à étages, en torsion permanente : une trajectoire de militantisme, de paranoïa, de fuite, de paternité cabossée, et d’Amérique fracturée, filmée comme un gigantesque théâtre où tout le monde joue un rôle — souvent contre soi-même.

    La première joie du film, c’est son ton. Une bataille après l’autre est une comédie noire qui n’a pas peur d’être très bête au bon moment (le film adore les situations où des adultes supposément “dangereux” se comportent comme des ados mal élevés), puis soudain très grave, puis carrément burlesque, puis presque tendre. Ça peut secouer si on aime les films bien rangés dans une case. Moi, ça m’électrise : cette instabilité n’est pas un défaut, c’est le sujet. Le film raconte un monde où la cohérence a explosé, où les camps se radicalisent, où les mots ne veulent plus dire grand-chose, et où l’idéalisme finit par ressembler à une drogue.

    Et DiCaprio là-dedans ? Un bonheur. Il joue Bob comme un homme en “perte de prestige” constante : plus il tente de redevenir le héros de sa propre histoire, plus le film lui rappelle qu’il est surtout un père fatigué, souvent à côté de la plaque, parfois ridicule… et profondément touchant. Il y a quelque chose de très jouissif à voir une star de cette taille accepter d’être débraillée, confuse, pas “cool”, pas dans la maîtrise permanente. Cette fragilité volontaire donne au film son cœur battant : derrière la course-poursuite, c’est une histoire sur les mensonges qu’on lègue à ses enfants, et sur le moment où ils vous demandent des comptes.

    Face à lui, Sean Penn en antagoniste (le colonel Lockjaw) est un moteur à menace. Il a ce mélange d’autorité et d’obsession qui rend chaque apparition inquiétante, même quand le film flirte avec l’absurde. Et c’est là que PTA marque un point : chez lui, le grotesque n’annule jamais la violence. Il la rend parfois plus terrifiante, parce qu’elle ressemble à une dérive “normale”, à un truc qui peut arriver juste en glissant un peu.

    Benicio del Toro, Regina Hall, Teyana Taylor : le film est généreux avec ses seconds rôles, pas juste en “temps de présence”, mais en saveur. Chacun apporte une texture différente : de l’humour sec, de l’énergie brute, une émotion en coin, une intensité qui surgit quand on ne l’attend pas. Et Chase Infiniti (la fille) n’est pas un prétexte sentimental : elle existe avec sa propre colère, ses propres contradictions, et elle incarne ce que le film regarde en face sans tricher — la génération qui hérite d’un monde cramé et de récits qui se contredisent.

    Visuellement, c’est du grand spectacle… mais pas “effets spéciaux qui crient”. C’est plutôt une sensation de matière : PTA tourne large, beau, net, avec un vrai goût pour les paysages, les distances, le désert, les routes, les espaces ouverts qui donnent paradoxalement une impression d’étouffement. La VistaVision apporte un côté “épique analogique” délicieux : on sent l’ambition de réconcilier le film d’action et une certaine idée de la mise en scène classique, tout en gardant la nervosité moderne. Et Jonny Greenwood, fidèle au poste, signe une partition qui ne “souligne” pas : elle pousse, elle mord, elle fait monter la tension comme une fièvre.

    Alors oui, je préfère prévenir : Une bataille après l’autre est volontairement excessif. Ça parle beaucoup, ça déborde, ça change de registre en plein virage, ça prend des chemins de traverse. Si on vient chercher un thriller propre et carré, on risque de le trouver “trop”. Mais si on accepte le pacte — celui d’un film qui ressemble à son époque, frénétique, contradictoire, électrique — c’est un régal.

    Ce que j’en retiens, surtout, c’est cette réussite rare : faire un film d’action qui divertit vraiment, tout en gardant une vraie épaisseur, une vraie rage, et une vraie tendresse. PTA a mis du carburant partout, et le moteur ne cale jamais. C’est ambitieux, généreux, parfois dingue, souvent brillant — et franchement, ça fait du bien de voir un “gros film” qui n’a pas peur d’avoir une personnalité.