Vous connaissez ce réflexe de courtoisie automobile : apercevoir une voiture qui roule tous feux éteints dans la nuit et lui faire un rapide appel de phares pour signaler l’oubli. Un geste banal, presque automatique pour de nombreux conducteurs.
Mais saviez-vous que ce simple clignotement pourrait, selon une légende tenace, signer votre arrêt de mort ?
Bienvenue dans l’univers glaçant du “gang des phares”, cette histoire qui a fait frissonner des milliers d’automobilistes et transformé un acte de civisme routier en potentiel piège mortel.
Le scénario qui glace le sang
L’histoire se raconte généralement ainsi : vous roulez tranquillement de nuit sur une route peu fréquentée. Soudain, vous croisez un véhicule roulant tous feux éteints, invisible pour les autres usagers et donc dangereusement exposé aux accidents. Par réflexe citoyen, vous lui faites un appel de phares pour l’alerter.
Ce que vous ignorez, c’est que ce véhicule est conduit par un jeune candidat à l’intégration dans un gang violent. Son rite d’initiation ? Rouler sans phares jusqu’à ce qu’un automobiliste le lui signale. Et sa mission pour être adoubé par le groupe ? Prendre en chasse ce “bon samaritain” et le contraindre à s’arrêter, le harceler, l’agresser, voire pire encore.
“J’ai reçu ce message d’alerte d’un ami policier,” témoigne Marc, 53 ans. “Il disait que trois personnes étaient déjà mortes comme ça près de Bordeaux. Depuis, je ne fais plus jamais d’appel de phares à personne, même si je vois une voiture complètement dans le noir. Ce n’est pas à moi de risquer ma vie pour signaler ça.”
Une rumeur née au Canada qui a conquis le monde
L’histoire du gang des phares n’est pas née en France. Les premiers récits de ce type apparaissent à la fin des années 1990 au Canada, plus précisément à Montréal. Des chaînes d’e-mails alarmistes circulent, prétendument émises par la police locale, avertissant les citoyens de ce nouveau “jeu” mortel pratiqué par des gangs urbains.
La rumeur traverse rapidement la frontière américaine, puis l’Atlantique, pour s’implanter durablement en Europe. En France, elle connaît un pic de popularité au début des années 2000, alimentée par les premiers forums internet et les e-mails en chaîne, ces ancêtres des partages viraux sur réseaux sociaux.
“Ces légendes se propagent d’autant plus vite qu’elles jouent sur plusieurs ressorts psychologiques puissants,” explique Sylvain Delouvée, maître de conférences en psychologie sociale. “D’abord, la peur de l’inconnu et la violence gratuite, ensuite l’ironie tragique d’être puni pour avoir voulu aider, et enfin la méfiance envers des groupes perçus comme dangereux et organisés.”
Le message qui circule encore aujourd’hui
La version la plus répandue de cette légende urbaine se présente généralement sous forme d’un message d’alerte, souvent attribué à des sources policières pour lui donner une apparence d’authenticité :
“INFORMATION IMPORTANTE : La Police Nationale demande à tous les conducteurs de ne JAMAIS faire d’appel de phares à un véhicule roulant sans lumières. Ce comportement est lié à un rite d’initiation dans certains gangs où les nouveaux membres doivent rouler phares éteints jusqu’à ce qu’un automobiliste les avertisse. Ils doivent ensuite prendre en chasse cette personne et la forcer à s’arrêter pour commettre des violences, voire pire. Plusieurs cas mortels ont déjà été recensés. PARTAGEZ CE MESSAGE POUR SAUVER DES VIES !”
Ce type de message, avec ses nombreuses variantes, continue de circuler périodiquement sur les applications de messagerie et les réseaux sociaux, connaissant régulièrement de nouvelles vagues de partages frénétiques.
Une peur qui résonne avec nos angoisses contemporaines
Si cette légende urbaine a connu un tel succès, c’est qu’elle touche à des peurs profondément ancrées dans notre société moderne : la violence gratuite, l’insécurité routière, et la transformation d’un espace familier (notre voiture) en lieu de danger potentiel.
“La route est déjà un espace anxiogène pour beaucoup d’entre nous,” analyse Clara Dupont, sociologue spécialiste des phénomènes de rumeurs. “Y ajouter la menace d’une violence orchestrée et ritualisée renforce ce sentiment de vulnérabilité. L’idée qu’un simple geste bienveillant puisse nous mettre en danger crée un sentiment de piège, particulièrement angoissant.”
Cette légende joue également sur la peur de l’autre et la méfiance envers les bandes organisées, souvent associées dans l’imaginaire collectif à des quartiers défavorisés ou à des minorités ethniques. Elle s’inscrit ainsi dans une longue tradition de rumeurs urbaines véhiculant, parfois subtilement, des préjugés sociaux.
La réalité derrière le mythe
Malgré sa large diffusion et sa persistance, aucun cas réel correspondant à ce scénario n’a jamais été documenté, ni au Canada, ni en France, ni ailleurs dans le monde. Les autorités policières de Montréal, souvent citées comme source du message d’alerte original, ont officiellement démenti la rumeur à plusieurs reprises.
“Nous n’avons jamais eu connaissance d’un tel mode opératoire de gang, ni d’incidents liés à des appels de phares qui auraient mal tourné,” déclarait en 2002 un porte-parole de la police de Montréal, exaspéré par la persistance de la rumeur. Des démentis similaires ont été publiés par les forces de l’ordre françaises, mais sans parvenir à enrayer complètement la propagation de l’histoire.
Pourtant, même confrontés à ces démentis officiels, de nombreux automobilistes préfèrent “ne pas prendre de risques” et continuent d’éviter les appels de phares. “Je sais bien que c’est peut-être une légende, mais dans le doute, je préfère m’abstenir,” confie Jérôme, 38 ans. “Ça ne me coûte rien de ne pas faire d’appel de phares, et si ça peut éviter un problème…”
Une légende qui ne s’éteint jamais
Comme beaucoup de légendes urbaines, celle du gang des phares connaît des périodes de latence suivies de résurgences soudaines, souvent déclenchées par un fait divers violent sans rapport direct mais qui réactive les peurs. L’histoire s’adapte aussi aux contextes locaux : selon les régions, le gang en question sera différent, tout comme les lieux où se seraient produits les supposés drames.
La légende a même inspiré des créateurs : on la retrouve dans des bandes dessinées, des émissions de télévision consacrées aux phénomènes inexpliqués, et bien sûr dans d’innombrables vidéos sur YouTube et autres plateformes de partage.
“Ces récits font désormais partie de notre folklore moderne,” estime Clara Dupont. “Même démentis, ils restent dans un coin de notre esprit. ‘Et si c’était vrai quand même ?’ se demande-t-on. Cette incertitude suffit à modifier nos comportements.”
Le conseil de bon sens derrière la fausse alerte
Ironiquement, cette légende urbaine, bien que non fondée, véhicule indirectement un conseil de prudence qui n’est pas totalement dénué de sens : la méfiance sur la route, particulièrement de nuit et dans des zones isolées. Plusieurs spécialistes de la sécurité routière interrogés sur cette rumeur rappellent qu’il est effectivement préférable d’éviter les interactions avec des conducteurs au comportement étrange ou imprévisible.
“Si vous voyez un véhicule roulant sans phares, le plus sûr est de garder vos distances et, si nécessaire, de signaler le fait aux autorités via votre téléphone une fois arrêté en lieu sûr,” conseille un responsable de la Sécurité Routière qui préfère rester anonyme. “Non pas à cause d’un hypothétique gang, mais simplement parce que ce conducteur peut être sous l’emprise de l’alcool, de drogues, ou traverser une urgence médicale.”
Ainsi, cette fausse rumeur pourrait paradoxalement contribuer à une forme de prudence accrue sur la route, même si c’est pour de mauvaises raisons.
Alors, la prochaine fois que vous apercevrez une voiture roulant tous feux éteints dans la nuit, ferez-vous cet appel de phares instinctif ? Ou la petite voix de cette légende urbaine vous soufflera-t-elle de rester dans l’ombre, juste au cas où ?


