C’était un samedi comme les autres pour Thomas. Le marché aux puces de Saint-Ouen bourdonnait d’activité sous le timide soleil d’automne. Il flânait entre les étals, sans but précis, simplement pour le plaisir de dénicher quelque trouvaille insolite. L’air était chargé d’odeurs mêlées d’antiquités poussiéreuses et de crêpes sucrées.
Au détour d’une allée moins fréquentée, un stand discret attira son attention. Des objets hétéroclites s’y entassaient : statuettes ternies, montres arrêtées, bijoux sans éclat. Mais ce qui captiva immédiatement son regard fut une pierre posée sur un coussin de velours élimé, comme si le marchand avait voulu la mettre en valeur malgré le désordre ambiant.
Elle était parfaitement polie, d’un noir profond strié de veines bleutées qui semblaient changer de direction selon l’angle de vue. Et en son centre exact, une formation naturelle évoquait un œil avec une précision troublante. La pupille d’un vert émeraude semblait presque vivante, observant Thomas avec une intensité qui le fit frissonner.
“Elle vous plaît, n’est-ce pas ? Je le vois à votre regard,” dit une voix rauque derrière l’étal.
Thomas sursauta. Il n’avait pas remarqué le marchand jusqu’alors. C’était un homme âgé, voûté, au teint cireux. Ses doigts décharnés tapotaient nerveusement le bord de la table.
“C’est une pierre très spéciale,” poursuivit le vieil homme avant d’être interrompu par une quinte de toux violente. Il sortit un mouchoir usé et le pressa contre sa bouche. Thomas remarqua des taches brunâtres sur le tissu.
“Vous allez bien, monsieur ?” s’inquiéta Thomas.
“Ce n’est rien,” répondit le marchand en agitant vaguement la main. “Une vieille bronchite qui s’éternise. Mais parlons plutôt de cette merveille.” Il désigna la pierre. “On l’appelle l’Œil d’Onyx. Une pierre de protection et de guérison. Elle apaise les tourments, chasse les angoisses, attire la fortune.”
Thomas sourit poliment, habitué aux boniments des marchands. Pourtant, il ne pouvait détacher son regard de la pierre. Elle semblait l’appeler, résonner avec quelque chose en lui qu’il ne comprenait pas.
“Elle a traversé des siècles, cette pierre,” continua le marchand entre deux toux. “Elle a appartenu à des rois, des guérisseurs, des voyants. Tous ceux qui l’ont possédée ont connu la prospérité… tant qu’ils en prenaient soin.”
La fascination initiale
Thomas prit délicatement la pierre entre ses doigts. Elle était étonnamment chaude au toucher, comme si elle avait absorbé la chaleur du soleil. Plus surprenant encore, elle semblait vibrer légèrement, un frémissement à peine perceptible qui remontait le long de son bras.
“C’est incroyable,” murmura-t-il, tournant la pierre pour observer comment la lumière jouait sur sa surface. “Je n’ai jamais rien vu de pareil.”
L’œil au centre paraissait le suivre, le scruter jusqu’au fond de l’âme. Thomas se sentait hypnotisé, comme si le temps s’était suspendu autour de lui. Les bruits du marché s’estompèrent, remplacés par un bourdonnement sourd dans ses oreilles.
“Combien ?” demanda-t-il sans quitter la pierre des yeux.
“Deux cents euros,” répondit le marchand.
Thomas releva brusquement la tête. “C’est beaucoup pour une simple pierre…”
“Simple pierre ?” Le vieil homme eut un rire qui se transforma en quinte de toux. “Vous sentez bien que ce n’est pas une simple pierre. Vous le sentez, n’est-ce pas ? Et je l’ai moi-même payée ce prix. Je ne peux la céder pour moins.”
Thomas hésita. C’était une somme considérable pour son budget, mais l’attraction qu’exerçait sur lui cet objet était irrésistible. Une voix intérieure lui soufflait qu’il regretterait de partir sans elle.
“Cent cinquante,” proposa-t-il néanmoins.
Le marchand secoua lentement la tête, son regard soudain plus intense.
“Cent quatre-vingts,” tenta Thomas.
Après un moment de silence, le vieil homme acquiesça. “Marché conclu.”
Tandis que Thomas sortait les billets de son portefeuille, le marchand l’observait avec une expression indéchiffrable, mélange de soulagement et de… culpabilité ?
“Une dernière chose,” dit le vieil homme alors qu’il emballait soigneusement la pierre dans un morceau de soie noire. “Si un jour vous devez vous en séparer, n’oubliez jamais ceci : ne la vendez jamais pour moins que vous ne l’avez payée. C’est important. Très important.”
Thomas hocha distraitement la tête, trop absorbé par son acquisition pour prêter attention à cet avertissement.
Les premiers bienfaits
Dès le premier soir, Thomas plaça la pierre sur sa table de chevet. Avant de s’endormir, il contempla longuement l’œil mystérieux qui semblait luire faiblement dans la pénombre. Cette nuit-là, il fit des rêves d’une clarté extraordinaire, emplis de paysages sublimes et de sensations de plénitude.
Au réveil, une énergie nouvelle l’habitait. Pour la première fois depuis des mois, il se sentait parfaitement reposé, l’esprit clair, le corps léger. Il attribua cette vitalité à une simple coïncidence, un effet placebo peut-être.
Mais les jours suivants confirmèrent que quelque chose avait changé. Au bureau, son projet bloqué depuis des semaines se débloqua miraculeusement. Son supérieur, habituellement distant, le félicita devant toute l’équipe et évoqua même une possible promotion.
“Tu as l’air différent,” lui dit Claire, sa collègue avec qui il entretenait des rapports tendus depuis leur rupture six mois plus tôt. “Plus… serein.” Elle l’invita à déjeuner, et pour la première fois, ils parvinrent à discuter sans rancoeur, renouant une amitié qu’il croyait perdue.
Le week-end suivant, sa mère l’appela pour annoncer que ses problèmes cardiaques, qui inquiétaient la famille depuis près d’un an, s’étaient mystérieusement améliorés. “Les médecins ne comprennent pas,” dit-elle, “mais les derniers examens sont excellents.”
Thomas commença à regarder la pierre avec une nouvelle considération. Était-il possible que les promesses du marchand ne soient pas que des paroles en l’air ? Chaque soir, il prenait l’habitude de tenir l’Œil d’Onyx entre ses paumes pendant quelques minutes, appréciant sa chaleur apaisante, lui confiant mentalement ses espoirs et ses craintes.
Sa vie semblait s’améliorer sur tous les fronts. Son appartement, autrefois source de frustration constante à cause de la vétusté et du bruit, lui apparaissait désormais comme un havre de paix. Même son chat, créature habituellement indifférente, recherchait maintenant sa compagnie, se blottissant contre lui pendant qu’il contemplait sa pierre.
Un mois après l’acquisition, la promotion tant espérée se concrétisa, accompagnée d’une substantielle augmentation. Thomas célébra l’événement en offrant à la pierre un nouveau socle en argent, spécialement conçu pour mettre en valeur l’œil mystérieux. Il la plaça bien en évidence dans son salon, comme le joyau de sa collection.
Les signes subtils
Le premier incident survint un mardi soir. Thomas se réveilla en sursaut, le corps trempé de sueur, le cœur battant à tout rompre. Dans son rêve, il était poursuivi par une créature qu’il ne pouvait voir mais dont il sentait le regard implacable fixé sur lui. Un regard vert, perçant, identique à celui de la pierre.
“Juste un cauchemar,” murmura-t-il pour se rassurer. Pourtant, en allumant sa lampe de chevet, il eut l’impression fugace que l’Œil d’Onyx avait changé de position sur le socle, comme si la pierre s’était légèrement tournée pour le regarder.
Il chassa cette idée absurde et se recoucha. Mais le sommeil fut long à revenir, et peu réparateur.
Dans les jours qui suivirent, Thomas commença à remarquer d’autres anomalies. Parfois, du coin de l’œil, il croyait apercevoir une lueur émeraude qui disparaissait dès qu’il tournait la tête. À d’autres moments, il avait la sensation persistante d’une présence derrière lui, comme si quelqu’un l’observait en silence.
Ses collègues notèrent de subtils changements dans son comportement. “Tu as l’air fatigué,” remarqua Claire. “Tu dors mal ?”
Thomas admit que ses nuits étaient désormais peuplées de rêves étranges et récurrents. Toujours cette sensation d’être observé, poursuivi par quelque chose d’invisible mais terriblement conscient.
Un soir, en rentrant chez lui, il trouva son chat recroquevillé sous le canapé, poil hérissé, refusant catégoriquement d’approcher du salon où trônait la pierre. Quand Thomas tenta de le déloger, l’animal lui infligea une profonde griffure avant de filer se réfugier dans la salle de bain.
Cette nuit-là, examinant la blessure qui refusait de cicatriser correctement, Thomas ressentit un malaise grandissant. Il repensa aux paroles du marchand, à son insistance sur le prix de vente, à sa toux maladive. Pour la première fois, il se demanda si l’amélioration spectaculaire de sa vie n’avait pas un prix caché.
Mais à chaque fois que le doute l’envahissait, il suffisait qu’il contemple la pierre pour que ses inquiétudes se dissipent. L’Œil d’Onyx semblait presque lui parler, le rassurer silencieusement. “Tout va bien,” semblait-il murmurer. “Je veille sur toi.”
Et Thomas, malgré ses nuits agitées et cette sensation croissante de malaise, ne pouvait s’empêcher de croire que c’était vrai.
La dépendance
Un matin, Thomas se réveilla en proie à une angoisse inexplicable. Quelque chose n’allait pas. Il se redressa brusquement, balayant la pièce du regard. L’Œil d’Onyx n’était plus sur sa table de chevet. Une panique irrationnelle s’empara de lui.
Il bondit hors du lit et fouilla frénétiquement l’appartement, renversant meubles et objets sur son passage. Sa respiration s’accélérait, son cœur cognait dans sa poitrine. Après dix minutes de recherches chaotiques, il retrouva enfin la pierre, tombée derrière le lit. Le soulagement qui l’envahit alors fut si intense qu’il s’effondra au sol, la pierre serrée contre sa poitrine, des larmes coulant sur ses joues.
“Qu’est-ce qui m’arrive ?” murmura-t-il, troublé par la violence de sa réaction.
Ce jour-là, pour la première fois, il décida d’emporter la pierre au bureau. Il la glissa dans une petite pochette en velours qu’il garda dans la poche intérieure de sa veste, tout contre son cœur. Sa simple présence l’apaisait, comme une drogue dont il aurait eu besoin pour fonctionner normalement.
Dans les semaines qui suivirent, Thomas ne se sépara plus de l’Œil d’Onyx. Il l’emportait partout : au travail, en courses, même dans la salle de bain. Lorsqu’il devait la ranger momentanément, il ressentait un manque physique, une anxiété grandissante qui ne s’apaisait qu’au contact retrouvé de la pierre.
Son comportement devint de plus en plus étrange aux yeux de son entourage. Pendant les réunions, ses collègues le surprenaient à glisser sa main dans sa poche pour caresser un objet invisible. Lors d’un dîner chez ses parents, il refusa catégoriquement de retirer sa veste, malgré la chaleur étouffante de l’appartement.
“Tu as maigri,” remarqua sa mère avec inquiétude. En effet, Thomas avait perdu tout appétit. Seule la pierre semblait le nourrir d’une énergie sombre et suffisante.
Son sommeil, déjà perturbé, se détériora davantage. Désormais, il dormait la pierre dans la main, se réveillant régulièrement pour vérifier qu’elle était toujours là. Parfois, au milieu de la nuit, il avait l’impression qu’elle pulsait doucement entre ses doigts, comme un cœur minuscule et alien.
Un soir, Claire l’invita à dîner. “J’ai l’impression que tu t’isoles,” lui dit-elle doucement. “On s’inquiète tous pour toi.”
Pendant le repas, elle tendit la main pour toucher la sienne. Thomas recula si violemment qu’il renversa son verre de vin. “Ne me touche pas !” s’écria-t-il. Son premier réflexe fut de vérifier que la pierre était toujours dans sa poche.
Le regard blessé de Claire le ramena momentanément à la raison. “Je suis désolé,” balbutia-t-il. “Je ne sais pas ce qui m’a pris.”
Mais il le savait. Une part de lui, de plus en plus réduite mais encore lucide, comprenait qu’il était en train de perdre le contrôle. Cette même part remarquait que son reflet dans le miroir chaque matin semblait plus pâle, plus creux, comme si la pierre se nourrissait de sa substance même.
Pourtant, il ne pouvait envisager de s’en séparer. L’idée même lui causait une douleur physique, comme si on menaçait d’amputer une partie de son corps. La pierre était devenue une extension de lui-même, un organe vital sans lequel il ne pourrait survivre.
L’escalade
Le premier accident sérieux survint un mardi pluvieux. Thomas traversait la rue, son attention entièrement focalisée sur la pierre qu’il manipulait nerveusement dans sa poche. Il n’entendit pas le klaxon, ne vit pas la voiture qui fonçait vers lui. Le choc le projeta à plusieurs mètres.
Par miracle, ses blessures n’étaient pas graves : quelques côtes fêlées, des contusions multiples, une légère commotion. Mais sa première pensée en reprenant conscience dans l’ambulance ne fut pas pour sa survie miraculeuse. Dans un état de panique totale, il chercha la pierre.
“Ma veste… ma poche intérieure…” articula-t-il difficilement à l’ambulancier.
“Calmez-vous, monsieur. Vos effets personnels sont là.”
À l’hôpital, sous prétexte de douleurs insurmontables, il refusa catégoriquement de se séparer de la pierre pour passer des examens. Le médecin, perplexe, dut se contenter de radiographies partielles.
Pendant sa convalescence, les événements étranges s’intensifièrent. Son appartement fut inondé suite à une rupture de canalisation inexplicable. Son chat, autrefois si affectueux, disparut sans laisser de trace. Et surtout, les cauchemars prirent une nouvelle dimension.
Désormais, dans ses rêves, Thomas voyait clairement ce qui le poursuivait : une silhouette humanoïde faite d’ombre, avec pour seul trait distinctif un œil vert brillant au centre de ce qui aurait dû être un visage. La créature ne se contentait plus de le pourchasser ; elle lui parlait dans une langue qu’il ne comprenait pas mais qui résonnait douloureusement dans son crâne.
À son retour au bureau, Thomas découvrit que la promotion dont il avait tant bénéficié tournait au cauchemar. Des erreurs inexplicables s’étaient glissées dans ses rapports, des données cruciales avaient disparu des serveurs, des clients importants avaient soudainement rompu leurs contrats.
“Je ne comprends pas ce qui se passe,” lui dit son supérieur. “Mais si la situation ne s’améliore pas rapidement, nous devrons reconsidérer votre position.”
Claire, qui avait tenté de l’aider malgré leur altercation au restaurant, commença à prendre ses distances. “Tu as changé,” lui dit-elle un jour. “C’est comme si… comme si tu n’étais plus vraiment toi.”
Thomas la regarda sans comprendre. Comment pouvait-elle ne pas voir que la pierre était la seule chose qui comptait désormais ? Tout le reste – travail, amis, famille – semblait si insignifiant en comparaison.
Sa santé, elle aussi, se détériorait à vue d’œil. Des migraines atroces le paralysaient pendant des heures. Des éruptions cutanées inexplicables apparaissaient sur sa peau, formant parfois des motifs circulaires qui ressemblaient étrangement à des yeux. Une fatigue écrasante l’envahissait, comme si son énergie vitale s’écoulait lentement dans un puits sans fond.
Le médecin qu’il consulta finalement, alarmé par son état, prescrivit une batterie d’examens. “Avez-vous été exposé récemment à des substances toxiques ?” demanda-t-il, perplexe devant les résultats. “Vos analyses sanguines montrent des anomalies que je n’ai jamais vues auparavant.”
Thomas ne répondit pas. Comment expliquer que la source de son mal était peut-être cet objet qu’il chérissait plus que tout, cette pierre dont il ne pouvait se séparer malgré la destruction progressive de sa vie ?
La révélation
Un soir, épuisé par une nouvelle journée désastreuse au travail, Thomas errait sans but dans les rues. La pluie battante le trempait jusqu’aux os, mais il ne semblait pas la remarquer. Dans sa poche, la pierre semblait plus lourde que jamais, comme si elle s’était nourrie de ses malheurs.
Ses pas le conduisirent, sans qu’il sache pourquoi, dans le quartier de Saint-Ouen où il avait trouvé la pierre six mois plus tôt. Le marché était fermé à cette heure tardive, mais une lumière brillait encore dans une petite librairie d’occasion.
Poussé par une impulsion qu’il ne s’expliquait pas, Thomas entra. L’endroit était encombré de livres anciens empilés jusqu’au plafond. Un vieil homme à lunettes épaisses leva les yeux de son comptoir.
“Nous allions fermer, mais…” Son regard s’arrêta sur Thomas, puis descendit vers la poche de sa veste où la forme de la pierre se devinait. “Mon Dieu,” murmura-t-il. “Vous l’avez.”
Thomas se figea. “De quoi parlez-vous ?”
Sans répondre, le libraire se leva péniblement et se dirigea vers une étagère au fond du magasin. Il en tira un volume relié de cuir craquelé.
“Je me doutais qu’elle réapparaîtrait,” dit-il en feuilletant l’ouvrage. “Elle revient toujours.”
Il tourna le livre vers Thomas. Sur la page jaunissante s’étalait une gravure représentant avec une précision troublante l’Œil d’Onyx. Le texte qui l’accompagnait était dans une langue que Thomas ne reconnaissait pas, mais les illustrations suivantes étaient suffisamment explicites : des visages émaciés, torturés, des corps déformés, et toujours cet œil qui observait.
“C’est une pierre très ancienne,” expliqua le libraire. “Elle a porté de nombreux noms à travers les siècles. Œil d’Abaddon, Pupille du Diable, Pierre de Misère… Elle attire ses victimes par la beauté et la promesse de bonheur, puis se nourrit lentement de leur essence vitale.”
Thomas sentit un frisson glacé parcourir son échine. “Des victimes ? Je ne suis pas…”
“Regardez-vous,” l’interrompit doucement le vieil homme. “Votre teint, vos yeux cernés, cette maigreur… Combien de temps l’avez-vous ?”
“Six mois,” murmura Thomas.
Le libraire hocha gravement la tête. “C’est déjà beaucoup. La plupart ne durent pas aussi longtemps.”
Il tourna quelques pages supplémentaires et montra une série de coupures de presse anciennes, soigneusement préservées. Les articles, datant de différentes époques, relataient tous des événements similaires : des personnes autrefois respectées sombrant inexplicablement dans la folie ou la maladie, des suicides inexpliqués, des disparitions mystérieuses. Et dans plusieurs cas, la mention d’une pierre noire avec un “œil” trouvée parmi les possessions des victimes.
“Le dernier cas documenté remonte à cinq ans,” dit le libraire en montrant un article récent. “Un antiquaire du nom de Marcel Fournier. On l’a retrouvé desséché dans son appartement, comme vidé de l’intérieur. La pierre était dans sa main.”
Le nom fit tressaillir Thomas. C’était celui du marchand qui lui avait vendu la pierre. Un homme malade, qui toussait constamment…
“Il existe un moyen de s’en débarrasser,” poursuivit le libraire. “Mais c’est difficile. La pierre ne se laisse pas abandonner facilement.”
Thomas porta instinctivement la main à sa poche, sentant la chaleur familière de l’Œil d’Onyx contre sa paume. Une partie de lui refusait de croire ces histoires, les rejetant comme des superstitions absurdes. Mais une autre partie, celle qui s’affaiblissait chaque jour davantage, qui observait avec horreur la destruction progressive de sa vie, savait que chaque mot était vrai.
“Comment ?” demanda-t-il d’une voix rauque. “Comment s’en débarrasser ?”
Le vieil homme le fixa intensément, comme pour évaluer sa détermination.
“Vous souvenez-vous de ce que le vendeur vous a dit ? L’avertissement qu’il vous a donné ?”
Thomas réfléchit. Les paroles du marchand lui revinrent soudain : “Ne la vendez jamais pour moins que vous ne l’avez payée.”
“C’est la clé,” confirma le libraire. “Mais aussi le piège. Car avec le temps, la pierre devient si précieuse pour son possesseur qu’aucun prix ne semble suffisant. Et pourtant, il faut la céder. La transmettre. Ou elle finira par vous consumer entièrement.”
Thomas sortit lentement la pierre de sa poche. Sous la lumière blafarde de la librairie, l’œil vert semblait plus vivant que jamais, le fixant avec une intelligence malveillante. Pour la première fois, il vit clairement ce qu’elle était : non pas un trésor, mais un parasite qui se nourrissait de sa vie même.
“Aidez-moi,” murmura-t-il au libraire. “Je veux m’en libérer.”
La tentative d’abandon
“La vendre,” dit le libraire en refermant soigneusement le vieux livre. “C’est le seul moyen. Mais pas à n’importe qui, et pas à n’importe quel prix. Vous devez trouver quelqu’un qui la désire vraiment, qui ressente son attraction. Et vous devez la vendre pour plus que ce que vous avez payé.”
Thomas acquiesça lentement. “Cent quatre-vingts euros. C’est ce qu’elle m’a coûté.”
Le vieil homme eut un sourire triste. “Le prix monétaire n’est qu’une partie de ce que vous avez payé, n’est-ce pas ?”
Sur ce point, Thomas ne pouvait qu’être d’accord. La pierre lui avait déjà coûté sa santé, son travail, ses relations – presque tout ce qui donnait de la valeur à son existence.
“Comment trouver un acheteur ?” demanda-t-il.
“La pierre elle-même vous aidera. Elle cherche toujours un nouveau gardien quand l’ancien devient… inutile.” Le libraire laissa planer un silence lourd de sens. “Mais ne tardez pas trop. Il arrive un point où la séparation devient impossible.”
Thomas quitta la librairie avec un plan. Dès le lendemain, il créerait une annonce en ligne, proposant “une pierre unique aux pouvoirs mystiques”. Il fixerait un prix élevé, deux cents euros, suffisant pour respecter la règle sans paraître absurde.
Mais cette nuit-là, lorsqu’il rentra chez lui et sortit la pierre pour la photographier, une résistance inattendue se manifesta. Sa main refusait de tenir l’appareil photo, tremblant violemment dès qu’il tentait de cadrer l’Œil d’Onyx. Trois fois, son téléphone glissa de ses doigts et s’écrasa au sol, l’écran se fissurant davantage à chaque chute.
Lorsqu’il parvint enfin à prendre une photo, le résultat était inexplicablement flou, comme voilé par une brume verte. Sur certains clichés, la pierre n’apparaissait même pas, remplacée par une tache sombre et indistincte.
“Tu ne veux pas être vue, c’est ça ?” murmura Thomas, une sueur froide perlant sur son front.
Cette nuit-là, les cauchemars atteignirent une intensité insupportable. La créature à l’œil vert ne se contentait plus de le poursuivre ; elle parlait désormais en français, d’une voix qui ressemblait étrangement à la sienne.
“Tu m’appartiens,” disait-elle. “Comme j’appartiens. Nous sommes liés maintenant.”
Au réveil, Thomas découvrit avec horreur que de fines veines verdâtres avaient commencé à apparaître sur son poignet, là où il tenait habituellement la pierre. Elles pulsaient faiblement, comme si un liquide alien circulait sous sa peau.
Malgré ces manifestations terrifiantes, il parvint à publier l’annonce, utilisant finalement une description plutôt qu’une photo : “Pierre ancienne et mystique, œil naturel en son centre, propriétés extraordinaires. 200 euros, prix ferme.”
Les jours passèrent sans aucune réponse. Thomas, de plus en plus faible, sentait la pierre s’alourdir dans sa poche, comme si elle absorbait chaque parcelle de sa volonté.
En désespoir de cause, il décida de retourner au marché aux puces de Saint-Ouen. Peut-être pourrait-il simplement l’abandonner là, sur un étal, et s’enfuir avant que quiconque ne le remarque ?
Mais à peine avait-il passé l’entrée du marché qu’une pluie diluvienne se déclencha, forçant les marchands à bâcher précipitamment leurs stands. Une douleur fulgurante traversa sa poitrine, le faisant tomber à genoux. Dans sa poche, la pierre brûlait comme un charbon ardent.
“D’accord,” haleta-t-il. “D’accord, je te garde avec moi.”
Immédiatement, la douleur s’apaisa. La pluie, elle aussi, diminua d’intensité.
Une seconde tentative, quelques jours plus tard, se solda par un échec tout aussi spectaculaire. Thomas avait décidé de se rendre au pont des Arts et de jeter la pierre dans la Seine. Mais au moment décisif, alors qu’il s’apprêtait à ouvrir la main au-dessus de l’eau noire, ses doigts se crispèrent involontairement, refusant catégoriquement de relâcher leur emprise.
Plus il luttait pour ouvrir sa main, plus une douleur insoutenable irradiait de son bras jusqu’à son cœur. Un passant, inquiet de le voir ainsi figé dans une posture étrange, s’approcha pour lui demander si tout allait bien. Thomas ne put répondre, paralysé par une force invisible.
Ce soir-là, en examinant sa main, il constata avec horreur que les veines verdâtres s’étaient étendues jusqu’à son coude, formant un réseau complexe qui rappelait le motif d’un œil.
Une semaine plus tard, alors que son désespoir atteignait son paroxysme, Thomas reçut finalement un message en réponse à son annonce. Un collectionneur d’objets occultes s’intéressait à la pierre et proposait un rendez-vous dans un café du centre-ville.
Malgré sa faiblesse croissante, Thomas se prépara pour cette rencontre comme pour une bataille décisive. Il se doucha, se rasa, enfila ses plus beaux vêtements – comme pour se rappeler qu’il était encore humain, qu’il pouvait encore agir de son propre chef.
L’homme qui l’attendait au café était d’une banalité presque décevante : la cinquantaine, costume gris, lunettes rectangulaires. Rien dans son apparence n’évoquait un amateur d’occultisme.
“Monsieur Leblanc ?” demanda Thomas en s’asseyant face à lui.
L’homme hocha la tête. “Vous avez apporté l’objet ?”
Thomas sentit la pierre s’agiter dans sa poche, comme si elle palpitait d’excitation. Pour la première fois depuis des semaines, il ressentit un vague espoir. Peut-être que cette fois…
Mais au moment où il tenta de sortir la pierre, une résistance formidable l’en empêcha. Ses muscles refusaient simplement d’obéir. Une voix intérieure, qui n’était pas la sienne, hurlait : “NON ! IL N’EST PAS DIGNE !”
“Je… je ne peux pas,” balbutia Thomas, le front couvert de sueur.
“Vous vous sentez bien ?” s’inquiéta M. Leblanc.
“La pierre… elle ne veut pas… elle refuse…”
Le collectionneur le fixa étrangement, puis se leva lentement. “Je pense que vous avez besoin d’aide, monsieur. D’un autre type d’aide.”
Après son départ, Thomas resta prostré à sa table, écrasé par la défaite. Il comprenait maintenant que la pierre ne se laisserait pas vendre si facilement. Elle choisissait son prochain propriétaire, pas lui.
Le point culminant
“Il existe un autre moyen.”
La voix du libraire résonnait dans la mémoire de Thomas tandis qu’il errait dans les rues pluvieuses, trois jours après l’échec de la rencontre avec Leblanc. Le vieil homme avait mentionné une alternative, une méthode dangereuse qu’il n’avait évoquée qu’à demi-mot.
“Si la pierre ne peut être transmise, elle doit être contrainte. Certains ont tenté de la détruire – toujours sans succès. D’autres ont essayé des rituels de purification, des exorcismes… Rares sont ceux qui ont survécu à ces tentatives.”
Les pas de Thomas le menèrent à nouveau vers la petite librairie, comme guidés par une force supérieure à sa volonté consciente.
Le vieil homme ne parut pas surpris de le voir revenir. “Elle ne vous a pas laissé faire, n’est-ce pas ?”
Thomas secoua la tête, trop épuisé pour parler. Les veines verdâtres avaient désormais atteint son cou, et chaque battement de cœur s’accompagnait d’une douleur lancinante.
“Il reste une possibilité,” dit le libraire en l’invitant à s’asseoir. “Un rituel ancien, mentionné dans les marges du grimoire que je vous ai montré. Il requiert du sang, de la volonté, et un sacrifice.”
“Quel genre de sacrifice ?” La voix de Thomas était à peine audible.
“Ce que vous chérissez le plus. Ce qui définit votre être.”
Thomas eut un rire amer. “Il ne me reste plus rien à sacrifier. La pierre a tout pris.”
“Pas tout,” répondit doucement le libraire. “Vous êtes encore là, à lutter. C’est cette volonté même qu’il faudra peut-être sacrifier.”
Il expliqua le rituel : à minuit, lors de la nouvelle lune – qui, par chance ou par malchance, tombait le soir même – Thomas devrait se rendre dans un lieu significatif, un endroit qui représentait un tournant dans sa vie. Là, il devrait tracer un cercle de sel, y placer trois bougies noires, et au centre, un récipient contenant de l’eau bénite qu’il lui fournit.
“Vous placerez la pierre dans l’eau et réciterez ces mots,” dit-il en lui tendant un morceau de papier couvert d’inscriptions dans une langue inconnue. “Puis vous devrez offrir votre sang – sept gouttes, pas une de plus, pas une de moins. Enfin… le sacrifice.”
“Comment saurai-je ce que je dois sacrifier ?”
Le regard du libraire s’assombrit. “Vous le saurez. La pierre elle-même vous le dira.”
Cette nuit-là, Thomas se rendit au marché aux puces de Saint-Ouen, lieu où tout avait commencé. Désert à cette heure tardive, l’endroit n’était éclairé que par quelques réverbères diffusant une lumière jaunâtre. La pluie avait cessé, mais un brouillard épais s’était levé, enveloppant les allées d’un linceul humide.
Ses mains tremblantes parvinrent à tracer le cercle de sel, à disposer les bougies, à remplir le petit bol de cuivre avec l’eau bénite. Chaque geste lui coûtait un effort surhumain, comme si la pierre, comprenant ce qui se préparait, luttait de toutes ses forces.
À minuit précise, Thomas sortit l’Œil d’Onyx de sa poche. Pour la première fois depuis des semaines, il le regarda vraiment, confrontant la chose qui avait pris le contrôle de sa vie. L’œil vert au centre semblait plus vivant que jamais, pulsant d’une lumière malsaine.
“C’est fini,” murmura-t-il. “Tu ne me posséderas plus.”
D’une main qui refusait presque d’obéir, il plaça la pierre dans l’eau bénite. Un sifflement sinistre s’éleva, comme si le liquide brûlait la surface noire polie. Des volutes de fumée verdâtre s’échappèrent du bol.
Thomas déplia le papier et commença à réciter les mots étranges, chaque syllabe lui écorchant la gorge comme du verre brisé. À mesure qu’il prononçait l’incantation, le brouillard autour de lui semblait s’épaissir et s’animer, formant des silhouettes fantomatiques qui l’observaient en silence.
Arrivé à la dernière ligne, il sortit le canif que le libraire lui avait donné et entailla légèrement son index. Une à une, sept gouttes de sang tombèrent dans l’eau, se dissolvant en spirales carmin autour de la pierre.
Un vent violent se leva soudain, éteignant deux des bougies. La dernière flamme, obstinément, continuait de brûler, projetant des ombres dansantes sur les murs environnants.
C’est alors qu’il l’entendit – non pas à l’extérieur, mais dans sa tête, aussi clairement que si quelqu’un lui parlait à l’oreille.
“Tu veux te libérer ? Alors renonce à ce qui te définit. Ton talent. Ta créativité. Tes rêves.”
Thomas comprit avec horreur ce que la pierre exigeait. Il était écrivain – ou du moins, l’avait été avant que la pierre n’entre dans sa vie. Il n’avait pas publié, mais l’écriture avait toujours été son refuge, sa passion, l’essence même de ce qu’il était.
“Sacrifie ton don,” continuait la voix. “Jure de ne plus jamais écrire une ligne, de ne plus jamais créer, et je te laisserai partir.”
La douleur dans sa poitrine atteignit un niveau insupportable. Les veines verdâtres pulsaient furieusement, remontant jusqu’à son visage. Il sentait la pierre lutter contre le rituel, mais aussi contre quelque chose d’autre – comme si les règles mêmes qui gouvernaient son existence l’obligeaient à offrir cette porte de sortie.
Thomas ferma les yeux. Renoncer à l’écriture ? Autant renoncer à respirer. Pendant un long moment, il resta immobile, déchiré entre son instinct de survie et ce qui donnait un sens à sa vie.
Puis, dans un murmure à peine audible : “J’accepte. Je renonce à mon don. Je ne créerai plus jamais.”
Les mots à peine prononcés, un hurlement inhumain déchira la nuit – un cri de rage et de défaite qui ne venait pas de sa gorge mais semblait émaner de la pierre elle-même. L’eau dans le bol se mit à bouillonner violemment. L’Œil d’Onyx se fissura, une longue lézarde traversant la pupille verte.
Une douleur atroce, comme si on lui arrachait l’âme, submergea Thomas. Il s’effondra, inconscient, tandis que la dernière bougie s’éteignait.
La résolution ambiguë
Thomas se réveilla sous la pluie battante, frissonnant dans ses vêtements trempés. L’aube pointait à peine, teintant le ciel d’un gris laiteux. Du rituel de la nuit, il ne restait que des traces de sel à demi dissoutes et les restes fondus des bougies noires.
Le bol de cuivre gisait renversé à quelques pas. De la pierre, nulle trace.
Lentement, Thomas examina ses bras, son torse. Les veines verdâtres avaient disparu, ne laissant que de fines lignes blanchâtres, comme d’anciennes cicatrices. La douleur constante qui l’habitait depuis des mois s’était évanouie, remplacée par un vide étrange, une absence qu’il ne parvenait pas à nommer.
Il se releva péniblement et quitta le marché aux puces, errant sans but dans les rues qui s’éveillaient. Était-ce terminé ? Avait-il vraiment réussi à se libérer de l’emprise de la pierre ? Et à quel prix ?
Dans les semaines qui suivirent, sa vie reprit progressivement un cours normal. Sa santé s’améliora, son teint redevint moins blafard. Au bureau, on le réintégra à son ancien poste – pas la promotion tant convoitée, mais un emploi stable néanmoins.
Claire revint vers lui, d’abord méfiante, puis plus chaleureuse lorsqu’elle constata que le Thomas qu’elle avait connu semblait renaître peu à peu des cendres de l’homme obsédé qu’il était devenu.
Pourtant, quelque chose manquait. Chaque fois qu’il s’asseyait devant une page blanche, chaque fois qu’il ouvrait un document vierge sur son ordinateur, ses doigts se figeaient. Les mots ne venaient plus. Pas même une phrase, pas même une idée. Comme si la source même de sa créativité s’était tarie, asséchée par le pacte conclu cette nuit-là.
“C’est psychosomatique,” lui dit son thérapeute lorsqu’il se décida enfin à consulter. “Votre traumatisme a créé un blocage. Avec le temps et du travail, vous retrouverez votre voix.”
Mais Thomas n’en était pas si sûr. Dans ses rêves, l’œil vert apparaissait encore parfois, le fixant avec une malice patiente, comme s’il attendait simplement son heure.
Six mois après le rituel, en faisant du rangement dans sa chambre, Thomas trouva une boîte qu’il ne se souvenait pas avoir placée là. À l’intérieur, soigneusement emballé dans un morceau de soie noire qu’il reconnut immédiatement, gisait un fragment de pierre polie – un éclat noir traversé de veines bleutées, sans trace de l’œil vert.
Sa main trembla en le touchant. Était-ce un vestige de l’Œil d’Onyx, un simple souvenir inoffensif de son épreuve ? Ou la pierre avait-elle simplement changé de forme, attendant patiemment que sa vigilance s’estompe ?
Thomas referma précipitamment la boîte et la rangea au fond de son placard, incapable de s’en débarrasser mais refusant de la contempler davantage.
Cette nuit-là, pour la première fois depuis le rituel, il rêva d’une histoire. Les mots coulaient en lui comme un fleuve longtemps endormi qui retrouvait soudain son cours. À son réveil, il se précipita sur son carnet et commença à écrire frénétiquement, comme possédé.
Les mots venaient facilement – trop facilement peut-être. Et lorsqu’il se relut, un frisson glacé parcourut son échine. Car l’histoire qu’il avait écrite, dans un style qui n’était pas tout à fait le sien, racontait la découverte d’une pierre noire avec un œil vert en son centre…
Dans sa chambre, au fond du placard, la boîte contenant le fragment de pierre émettait une faible lueur verdâtre, visible uniquement dans l’obscurité totale.
Et quelque part dans un marché aux puces de Paris, sur l’étal d’un nouveau marchand au teint cireux qui toussait beaucoup, une pierre polie d’un noir profond attendait patiemment son prochain gardien, son œil vert luisant doucement sous le soleil d’automne.
Texte issu des légendes de Calahaan