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Arts et Cultures du monde

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    Le livre sans nom

    La poupée de porcelaine

    Le soleil se couchait sur le marché aux puces de Saint-Ouen, baignant les allées d'une lumière dorée. Émilie parcourait d'un pas lent les étals...

    La maison qui chemine

    Au bout du chemin des Ormes, à la lisière de Valvert, se dressait une bâtisse que les habitants du village avaient surnommée "la Discrète"....

    La poupée de porcelaine

    Le soleil se couchait sur le marché aux puces de Saint-Ouen, baignant les allées d'une lumière dorée. Émilie parcourait d'un pas lent les étals...

    La maison qui chemine

    Au bout du chemin des Ormes, à la lisière de Valvert, se dressait une bâtisse que les habitants du village avaient surnommée "la Discrète"....

    Dans la petite ville de Saint-Orens, blottie entre les collines verdoyantes du sud de la France, Mathilde Lefèvre occupait le poste de bibliothécaire principale depuis plus de vingt ans. Femme discrète aux cheveux poivre et sel toujours soigneusement attachés en chignon, elle connaissait chaque recoin de l’établissement centenaire, chaque livre, chaque collection. Son bureau, niché au fond de la salle de lecture principale, était devenu au fil des années son refuge, un havre de paix où elle se sentait plus chez elle que dans son propre appartement.

    Du moins, c’est ce qu’elle croyait.

    Un soir d’automne, alors que les feuilles mortes dansaient dans le vent devant les hautes fenêtres de la bibliothèque, Mathilde rangeait des ouvrages dans la section histoire. Le bâtiment était silencieux, tous les usagers étaient partis depuis longtemps, et seule la lumière jaune des lampes de lecture créait des îlots de clarté dans la pénombre grandissante.

    En replaçant un lourd volume sur l’Histoire de la Révolution Française, elle remarqua une légère irrégularité dans le mur du fond. Une fissure fine, presque imperceptible, qui semblait dessiner le contour d’un rectangle. Intriguée, Mathilde passa ses doigts sur la surface rugueuse. À sa grande surprise, elle sentit que cette partie du mur bougeait légèrement sous la pression.

    En y regardant de plus près, en déplaçant quelques ouvrages, elle découvrit une petite porte dissimulée derrière une étagère mobile. Le cœur battant, elle tira sur l’étagère qui pivota sans effort, révélant une ouverture étroite.

    “Comment ai-je pu ne jamais remarquer cela?” murmura-t-elle pour elle-même, tandis qu’une bouffée d’air froid et poussiéreux s’échappait de l’ouverture.

    Poussée par une curiosité qu’elle n’aurait su expliquer, elle prit sa lampe de poche dans son sac et s’aventura dans l’ouverture. Un escalier en colimaçon descendait dans les entrailles du bâtiment. Les marches en pierre, usées par le temps, témoignaient d’un passage régulier à une époque lointaine.

    Au bas de l’escalier, elle découvrit une pièce étroite mais longue, aux murs couverts d’étagères vides, exception faite d’un lutrin en bois sculpté qui trônait au centre. Sur ce dernier reposait un épais volume relié de cuir noir, sans titre ni indication. La pièce sentait le papier ancien, la poussière et quelque chose d’autre, une odeur indéfinissable qui rappelait vaguement l’encre fraîche.

    “Qu’est-ce que tout cela?” chuchota Mathilde, sa voix résonnant étrangement dans cet espace clos.

    Elle s’approcha du lutrin avec précaution, comme si le livre posé dessus pouvait se réveiller à tout moment. C’était un ouvrage massif, d’au moins mille pages, relié dans un cuir d’une noirceur si profonde qu’il semblait absorber la lumière de sa lampe. Aucune inscription, aucun titre, rien que cette surface lisse et sombre.

    Les mains légèrement tremblantes, Mathilde l’ouvrit. Les pages semblaient anciennes mais étaient immaculées, d’un blanc presque lumineux dans la pénombre de la pièce. Le papier était épais, d’une qualité qu’on ne trouvait plus de nos jours. En tournant quelques feuillets, elle constata que le livre contenait une série de récits datés, écrits d’une écriture fine et élégante qui semblait étrangement uniforme, comme si la même main avait écrit chaque mot sur plusieurs siècles.

    Le premier récit datait de 1879, année de la fondation de la bibliothèque municipale de Saint-Orens. Il racontait l’histoire d’un incendie qui avait ravagé plusieurs maisons du centre-ville, faisant trois victimes dont un enfant. Les détails étaient saisissants, comme si l’auteur avait été témoin de la scène : les cris des habitants, l’odeur âcre de la fumée, la chaleur insoutenable des flammes, le craquement des poutres qui cédaient…

    “L’incendie de 1879,” murmura Mathilde. “J’en ai entendu parler, c’est un événement marquant de l’histoire locale.”

    En parcourant le volume, elle réalisa que chaque histoire correspondait à un événement tragique survenu à Saint-Orens : inondations, accidents, disparitions, meurtres même. Certains étaient connus, faisant partie de la mémoire collective de la ville, d’autres semblaient avoir été oubliés par tous, sauf par ce livre mystérieux.

    Mais ce qui la troubla profondément, ce qui fit naître en elle un sentiment de terreur sourde, fut de constater que les dernières pages n’étaient pas vides. Une histoire s’écrivait sous ses yeux, lettre après lettre, comme si une main invisible tenait la plume. L’encre semblait surgir du papier lui-même, formant des mots, des phrases, un récit cohérent.

    Le récit évoquait une tempête à venir, décrivant avec précision les dégâts qu’elle causerait : toitures arrachées, arbres centenaires déracinés, rivière débordant de son lit. Et, détail glaçant, il mentionnait même le nom d’une victime : Martin Dubois, le maire de la ville, qui serait écrasé par un chêne tombant sur sa voiture alors qu’il se rendrait à la mairie pour organiser les secours.

    Mathilde referma le livre d’un coup sec, le cœur battant à tout rompre. Ses mains tremblaient tant qu’elle dut s’appuyer contre le lutrin pour ne pas chanceler. La date indiquée pour cette tempête était dans quatre jours.

    “Ce n’est pas possible,” se dit-elle. “C’est une coïncidence, ou une farce macabre.”

    Pourtant, alors qu’elle remontait les escaliers et verrouillait soigneusement la porte dérobée, un doute persistait. Et si ce livre disait vrai? Et si, d’une manière ou d’une autre, il prédisait réellement les tragédies à venir?

    Les jours suivants, Mathilde eut du mal à se concentrer sur son travail. Elle souriait mécaniquement aux habitués, répondait distraitement aux questions des visiteurs, tout en jetant régulièrement des regards vers le mur qui dissimulait ce terrible secret.

    Chaque soir, après la fermeture, elle descendait dans la pièce cachée et vérifiait l’avancement du récit qui se complétait inexorablement. Les détails se précisaient, l’histoire prenait forme, comme si les événements futurs devenaient de plus en plus certains à mesure que le temps passait.

    La veille du jour annoncé pour la tempête, Mathilde ne put supporter l’idée de garder ce secret pour elle. Et si elle pouvait empêcher une mort? Après tout, n’était-ce pas son devoir moral?

    Elle prit son courage à deux mains et se rendit à la mairie, demandant à voir le maire en urgence. Martin Dubois, un homme d’une cinquantaine d’années au sourire facile et à la poignée de main ferme, la reçut dans son bureau avec une politesse teintée de curiosité.

    “Mademoiselle Lefèvre, quelle surprise! Que puis-je faire pour notre estimée bibliothécaire?”

    Mathilde hésita. Comment expliquer l’inexplicable? Comment parler d’un livre qui écrivait tout seul sans passer pour une folle?

    “Monsieur le Maire, je… j’ai des raisons de croire qu’un danger vous menace,” commença-t-elle maladroitement.

    Elle lui parla alors de la tempête à venir, lui conseillant de ne pas prendre sa voiture demain, d’éviter de se rendre à la mairie. Elle resta volontairement vague sur la source de ses informations, évoquant simplement “des prévisions inquiétantes” qu’elle avait consultées.

    Le maire l’écouta avec une attention polie, mais Mathilde vit bien dans ses yeux cette lueur d’incrédulité amusée. Il la remercia pour sa sollicitude, lui assura qu’il serait prudent, puis la raccompagna à la porte avec un sourire condescendant qui disait clairement qu’il n’avait pas pris ses avertissements au sérieux.

    Cette nuit-là, Mathilde ne dormit pas. Allongée dans son lit, écoutant le vent qui commençait à se lever au-dehors, elle se demandait si elle n’aurait pas dû être plus directe, plus insistante. Peut-être aurait-elle dû montrer le livre au maire?

    Vers trois heures du matin, n’y tenant plus, elle s’habilla et retourna à la bibliothèque. La tempête avait commencé, et elle dut lutter contre des rafales puissantes pour atteindre l’entrée du bâtiment.

    Une fois à l’intérieur, elle se dirigea directement vers la porte dérobée, descendit l’escalier et reprit le livre. Le récit était maintenant presque complet, ne manquaient que les dernières lignes qui décriraient sans doute la mort du maire.

    Une idée folle lui traversa l’esprit : si les histoires s’écrivaient toutes seules, pouvait-on les modifier? Pouvait-on changer le cours des événements en altérant le texte?

    Armée d’un stylo, elle tenta de raturer la fin du récit, de changer le nom de la victime. Mais à sa grande stupeur, l’encre disparaissait aussitôt qu’elle touchait le papier, comme absorbée par la page.

    Désespérée, elle essaya autre chose. Elle arracha la page. À sa grande surprise, celle-ci se détacha facilement. Mais à peine l’avait-elle retirée qu’une nouvelle page apparut, identique à la précédente, comme si le livre se régénérait.

    “Non!” cria-t-elle, sa voix résonnant dans la pièce vide. “Il doit y avoir un moyen!”

    Elle passa le reste de la nuit à tenter diverses approches: écrire des notes dans les marges, coller des pages entre elles, même verser de l’encre sur le texte. Rien ne fonctionnait. Le livre semblait imperméable à toute tentative de modification.

    À l’aube, épuisée et vaincue, Mathilde rentra chez elle sous une pluie battante. La tempête était maintenant à son paroxysme, les arbres ployaient sous les rafales, des tuiles volaient des toits. Elle alluma la radio locale pour suivre les nouvelles.

    Vers midi, un flash spécial annonça qu’un accident grave venait de se produire: un arbre était tombé sur la voiture du maire alors qu’il se rendait à une réunion d’urgence à la mairie. Martin Dubois avait été transporté à l’hôpital dans un état critique.

    Mathilde sentit son cœur se serrer. Ainsi, le livre avait raison. Pourtant, il y avait une différence: le récit annonçait la mort du maire, or celui-ci était toujours en vie, bien que gravement blessé.

    Cette divergence l’intrigua. En fin d’après-midi, quand la tempête se calma enfin, elle retourna à la bibliothèque et consulta le livre. Ce qu’elle y découvrit la stupéfia: l’histoire avait changé. La fin du récit correspondait désormais parfaitement à ce qui s’était réellement passé. Le maire n’était plus décrit comme mort, mais comme grièvement blessé, exactement comme dans la réalité.

    C’est alors qu’elle comprit quelque chose de fondamental: le livre ne prédisait pas simplement l’avenir, il le façonnait d’une certaine manière. Et si les récits pouvaient s’adapter aux événements réels, peut-être pouvait-on influencer ces derniers en intervenant avant qu’ils ne se produisent. Son avertissement au maire, aussi vague et mal reçu qu’il ait été, avait peut-être suffi à modifier légèrement le cours des événements.

    Dans les jours qui suivirent, tout en visitant régulièrement Martin Dubois à l’hôpital, Mathilde passa de longues heures à étudier le livre mystérieux. Elle découvrit que de nouvelles histoires apparaissaient régulièrement, annonçant d’autres malheurs à venir pour la ville.

    Elle décida alors de garder le secret de cette découverte, mais se promit de surveiller attentivement les nouvelles histoires qui s’écriraient et d’agir quand elle le pourrait pour atténuer les tragédies à venir.

    Car si le livre ne pouvait être modifié directement, peut-être que la réalité, elle, restait malléable. Peut-être qu’avec des avertissements bien placés, des interventions discrètes, elle pourrait sauver des vies.

    Mathilde était devenue, sans le vouloir, la gardienne d’un terrible secret et peut-être, la seule personne capable d’infléchir le destin de Saint-Orens. Une lourde responsabilité pour une femme qui n’avait jamais cherché qu’à vivre paisiblement parmi ses livres.

    Le Livre Sans Nom continuait de s’écrire dans l’ombre, chroniqueur implacable des malheurs passés et futurs, tandis que Mathilde, armée de sa seule détermination, se préparait à livrer une bataille silencieuse contre les tragédies qu’il annonçait.

    Et parfois, tard dans la nuit, quand elle consultait le livre à la lueur vacillante d’une bougie, elle se demandait qui – ou quoi – écrivait réellement ces histoires, et pourquoi ce pouvoir étrange lui avait été révélé à elle, plutôt qu’à quelqu’un d’autre. Était-ce un don ou une malédiction? Elle ne le saurait peut-être jamais, mais une chose était sûre: elle utiliserait ce savoir pour protéger sa ville, quoi qu’il lui en coûte.

    Texte issu des légendes de Calahaan