L’énigme Arc-en-ciel

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Maurice et la planche de surf arc-en-ciel

Maurice était un célibataire endurci, un peu enrobé et maniaque de l’ordre. Son petit appartement bordelais était impeccablement rangé, chaque centimètre carré optimisé pour abriter sa précieuse collection de maquettes Star Wars. Ses amis — les rares qui avaient le privilège d’entrer dans son sanctuaire — le taquinaient souvent en disant que son Faucon Millenium recevait plus d’attention qu’une petite amie n’en aurait jamais.

Ce samedi matin commença comme tant d’autres. Maurice émergea d’un sommeil lourd, la tête martelée par une migraine tenace et une douleur inhabituelle au bas du dos. Son premier réflexe, comme chaque matin, fut de jeter un regard sur son Faucon Millenium posé sur l’étagère en face de son lit. Cette vision familière le rassura instantanément. Il décida de prendre un cachet contre la douleur et de se recoucher un moment.

En se redressant pour atteindre sa table de nuit, quelque chose d’incongru attira son attention. Une planche de surf aux couleurs arc-en-ciel était appuyée contre le mur de sa chambre. Maurice cligna plusieurs fois des yeux, persuadé d’être victime d’une hallucination due à son mal de tête. Il n’avait jamais fait de surf de sa vie — sa coordination corporelle était légendairement désastreuse, même pour faire du skate.

Intrigué malgré sa confusion, il s’approcha de l’objet. Un post-it jaune fluorescent y était collé, sur lequel étaient inscrites des coordonnées GPS. Une rapide vérification sur son téléphone lui indiqua qu’elles menaient à une plage de l’Atlantique, à environ deux heures de route de Bordeaux.

C’est alors qu’il remarqua d’autres anomalies. Du sable humide maculait son parquet méticuleusement entretenu. Des empreintes de pieds — manifestement pas les siennes — traçaient un chemin de la porte d’entrée jusqu’à sa chambre. Maurice sentit son cœur s’accélérer. Quelqu’un était entré chez lui pendant qu’il dormait ?

Les mains tremblantes, il déverrouilla son téléphone pour appeler la police. Mais ce qu’il découvrit sur l’écran le figea : une série de photos datées de la veille le montrait sur une plage près d’un feu de camp, souriant, entouré de personnes qu’il ne reconnaissait pas. Sur l’une d’elles, il tenait même cette maudite planche de surf, arborant un sourire qu’il ne se connaissait pas. C’était impossible. La veille au soir, il était persuadé d’avoir passé la soirée seul chez lui, à regarder la dernière saison de The Mandalorian sur Disney+.

Dans la confusion, Maurice remarqua que son jean habituellement soigneusement plié sur sa chaise était froissé et humide. En fouillant les poches, il trouva un bracelet d’entrée en plastique pour une soirée intitulée “Surfeurs de l’extrême”. Lui, à une soirée de surfeurs ? L’idée était si ridicule qu’il étouffa un rire nerveux. Il qui détestait le sport, comment aurait-il pu se retrouver à une soirée de surfeurs ?

En sortant dans le couloir de son immeuble pour vérifier s’il n’y avait pas de caméras cachées — peut-être était-ce une mauvaise blague ? — il croisa son voisin de palier, M. Durand.

“Alors Maurice, la mer est bonne en ce moment ?” lança joyeusement le vieil homme.

Maurice s’arrêta net. “Pourquoi me demandez-vous ça ?”

“Ben, je vous ai vu rentrer hier soir avec cette jolie demoiselle aux cheveux bleus qui portait une planche de surf. Je me suis dit que vous aviez peut-être enfin trouvé un hobby autre que vos petites maquettes spatiales !”

Maurice sentit le sol se dérober sous ses pieds. Une femme aux cheveux bleus ? Dans son appartement ? Il remercia maladroitement son voisin et se précipita dans sa salle de bain. Sur le rebord de la baignoire, une bouteille de teinture pour cheveux bleus à moitié vide le narguait.

Son téléphone sonna, le faisant sursauter. Un message vocal d’un numéro inconnu: “Félicitation, l’échange a fonctionné, Maurice ! Ton autre toi est ravi de la collection Star Wars. N’oublie pas de revenir ce soir pour la phase deux. On ne peut pas rester dans cette dimension trop longtemps, tu sais.”

Les mains moites, Maurice retourna examiner la planche de surf. En la déplaçant, il découvrit une clé USB. Sur son ordinateur, il ouvrit le seul fichier qu’elle contenait: une vidéo le montrant danser sur une plage, tenant un étrange cristal lumineux qui émettait des reflets irisés similaires à ceux de la planche.

Un “ding” provenant de son ordinateur annonça l’arrivée d’un nouvel email. Une confirmation de réservation pour un vol vers Tahiti partant le lendemain. Au nom de Maurice Dupont. Son nom.

Gâteau Mange-moi pour te souvenirLa panique le submergea complètement. Maurice commença à hyperventiler, cherchant frénétiquement un sac en papier dans lequel respirer, comme il le faisait toujours lors de ses crises d’angoisse. Dans sa course, il ouvrit machinalement le réfrigérateur et se figea. Parmi ses tupperware soigneusement étiquetés et rangés par date de péremption, une boîte en carton rose trônait, totalement incongrue. À l’intérieur, une part de gâteau au chocolat blanc avec écrit : “Mange-moi pour te souvenir.”

Après plusieurs minutes d’hésitation, la curiosité l’emporta sur la prudence. Maurice prit une bouchée du gâteau. Presque instantanément, des flashs commencèrent à illuminer sa mémoire. Une plage au coucher du soleil. Des rires. Une femme aux cheveux bleus nommée Océane qui lui parlait de “résonances quantiques” et de “dimensions parallèles”. Un groupe de surfeurs aux combinaisons colorées qui prétendaient pouvoir voyager entre les dimensions grâce à des planches spéciales, chargées avec l’énergie de cristaux rares.

Il se souvenait maintenant avoir ri, incrédule, jusqu’à ce qu’Océane lui propose de lui montrer. “Ton autre toi serait probablement ravi de prendre ta place pendant quelques jours,” avait-elle dit. “Imagine: un Maurice qui aurait choisi les vagues plutôt que les étoiles.”

Alors que les souvenirs continuaient d’affluer, quelqu’un frappa à sa porte. Maurice l’ouvrit sans réfléchir. Océane se tenait dans l’encadrement, ses cheveux bleus électriques formant un halo autour de son visage souriant.

“Alors, prêt pour le grand saut interdimensionnel ? Mais tu n’es pas prêt ?” demanda-t-elle en jetant un œil critique à son pyjama Star Wars.

Maurice ouvrit la bouche pour répondre, mais à ce moment précis, la planche de surf commença à briller intensément, émettant un bourdonnement qui fit vibrer tout l’appartement. Les cadres Star Wars accrochés aux murs tombèrent et se brisèrent sur le sol, les précieuses maquettes chutèrent de leurs présentoirs comme au ralenti.

Océane se précipita vers la planche, tentant de la stabiliser. “Quelque chose ne va pas ! La résonance est déséquilibrée !”

Le bourdonnement s’intensifia jusqu’à devenir assourdissant. Une lumière aveuglante émana de la planche, enveloppant toute la pièce. Maurice sentit une sensation de tiraillement, comme si chaque atome de son corps était tiré dans des directions opposées.

Puis, aussi soudainement que cela avait commencé, tout s’arrêta. Le silence retomba. La planche gisait inerte sur le sol.

Océane avait disparu.

Maurice resta immobile, le souffle court, contemplant le chaos dans son appartement. Ses précieuses maquettes Star Wars étaient en miettes. Tout ce qu’il avait passé des années à collectionner et préserver était détruit.

Étrangement, il ne ressentait aucune tristesse.

Il ramassa un fragment du Faucon Millenium et l’examina avec un détachement qui l’aurait inquiété quelques heures plus tôt. Puis son regard tomba sur la planche de surf. Sa surface irisée reflétait la lumière de manière hypnotique, comme l’océan au coucher du soleil.

C’est alors qu’il remarqua que la douleur au bas de son dos avait disparu. Complètement. Il se sentait… différent. Plus léger. Plus souple. Comme si son corps avait l’habitude de mouvements que son esprit ne se souvenait pas avoir pratiqués.

Sur le sol, à côté de la planche, brillait le cristal qu’il avait vu dans la vidéo. Maurice le ramassa lentement, sentant sa chaleur pulser contre sa paume. À sa surface, il pouvait presque distinguer des reflets — était-ce l’océan ? Des vagues ?

Son téléphone sonna. Un message d’un numéro inconnu.

“Désolée pour le bug. Les coordonnées sont toujours valides. Rendez-vous ce soir, même plage. Ne tarde pas trop — notre Maurice commence à s’ennuyer des vagues et veut rentrer chez lui. PS: Garde le cristal avec toi, c’est ta clé de retour.”

Maurice resta immobile un long moment. Puis, avec une décision qui semblait venir d’une partie de lui-même qu’il ne connaissait pas encore, il commença à ranger son appartement. Non pas avec son habituelle méticuleuse précision, mais en jetant simplement les débris dans un grand sac poubelle.

Son regard s’attarda sur le fragment du Faucon Millenium dans sa main. Après un instant d’hésitation, il le jeta aussi.

Il avait un long trajet jusqu’à la plage. Et pour la première fois de sa vie, Maurice avait hâte de sentir le sable sous ses pieds et l’eau salée sur sa peau.

En quittant l’appartement, il jeta un dernier regard à son sanctuaire dévasté. Sur son bureau, intact malgré le chaos ambiant, trônait une petite figurine de Yoda qu’il n’avait jamais vue auparavant. À côté, un post-it avec une écriture qui ressemblait étrangement à la sienne, mais avec des boucles plus affirmées:

“Parfois, pour trouver qui tu es vraiment, il faut d’abord devenir quelqu’un d’autre. Que la vague soit avec toi!”

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